Êtes-vous un cartographile ? Ce terme – pas encore dans le dico – désigne les fans de cartes. Si vous êtes irrésistiblement attiré par les mappemondes, que vous pouvez vous perdre pendant des heures dans les détails d’une carte sans jamais en trouver la sortie, que votre livre de chevet est un atlas ou que la simple vision d’une belle carte illustrée vous fait vibrer les poils de nez, c’est que vous en êtes. Mais sachez que vous n’êtes pas seul. Nous sommes même très nombreux. Et il y a des explications très rationnelles à cela ! On a demandé à des experts de la cartographie pourquoi les cartes nous fascinaient autant.
Une histoire d’amour qui dure
Ça fait déjà belle lurette qu’on essaie de dessiner nos territoires. « La première trace de cartes que l’on ait à ce jour remonte à l’âge de Bronze », indique Nicolas Verdier, chercheur au CNRS et directeur du laboratoire Géographie-cités. À l’époque, elles sont gravées dans la roche (pour les familles et les proches).
Des traces de cartes, on en trouve un peu partout dans le monde, mais tout particulièrement en France. Ça commence gamin sur les murs des classes et les manuels scolaires. Et à l’école de Charlemagne, encore plus que chez nos voisins, la géographie est l’une des reines des matières jusqu’au lycée. « Il y a, en France, une vraie culture de la carte depuis plusieurs siècles », assure Benoît Martin, cartographe et politiste à l’Atelier cartographique de Sciences Po, qui élabore des contenus graphiques des grands enjeux de notre temps. Les cartes sont aussi largement produites dans la presse, on a des éditeurs spécialisés dans la publication d’Atlas, un festival international de géographie à Saint-Dié-des-Vosges, des expos régulières sur les cartes et même des labos de cartographie…. « Bref c’est une dynamique ancienne et qui s’entretient », commente Benoît Martin.


It’s a kind of magic
Est-ce parce qu’ils sont baignés dans l’univers des cartes depuis toujours que les Français ont un intérêt pour elles ou est-ce parce qu’ils ont un intérêt pour elles qu’ils créent un univers baigné de cartes ? Laissons la poule et l’oeuf en débattre. Pour comprendre cet attrait, il faut d’abord intégrer qu’une carte est une représentation possible d’un espace, une construction qui n’a pas vocation à être réalité », explique Patrice Mitrano, cartographe et responsable de l’Atelier de cartographie de Sciences Po. Cette construction se fait à partir de sources sélectionnées, de données traitées, de paramètres et d’options graphiques voire esthétiques « que le cartographe vient mettre en musique, hiérarchiser et équilibrer pour donner une synthèse de ce que l’on veut représenter », ajoute Benoît Martin.
En fait, la carte est un art graphique qui s’appuie sur des données scientifiques. Mais au-delà de son esthétique quand même plus sexy qu’un plan Google Maps, « la carte est une question d’imagination au sens premier du terme, explique Nicolas Verdier. C’est-à-dire : qu’elle nous fait construire une image dans notre tête qui permet de concevoir le monde et de s’en faire une idée. » En effet, les cartes nous montrent un espace que l’on ne peut pas voir, elles survolaient la Terre avant même que l’on sache voler et mettent en image l’invisible dans son ensemble comme dans les hyperdétails. Et ça, c’est fascinant tant pour les yeux que pour l’esprit.
On me dit que certains ne s’intéressent pas aux cartes ; j’ai peine à le croire… Quand bien même la carte ne serait pas toute l’intrigue, elle se révélera toujours une mine de suggestions.


Massage de cerveaux
Pour fabriquer une carte, mais aussi pour la lire, mieux vaut avoir les neurones qui se touchent. Le processus mental et technique qui consiste à transformer une réalité complexe et tridimensionnelle en une image graphique simplifiée, lisible et intelligible sur un plan en deux dimensions, nécessite de faire preuve d’abstraction. Et sachez qu’avant 1800, en plus de faire chauffer les méninges il fallait réviser ses pictos pour lire une carte, car les légendes n’étaient pas monnaie courante. « Il n’y avait que des symboles que seules certaines personnes pouvaient comprendre. Cela faisait partie de la culture des élites », rapporte Nicolas Verdier.
Aujourd’hui, même si les cartes se sont démocratisées (et légendées), pour tous nos experts, elles demeurent des objets « complexes »… mais qui s’assument sans complexe ! Maxime Blondeau, auteur du livre Géoconscience et qui enseigne à Sciences Po depuis 10 ans la cosmographie (aka comment on se représente graphiquement un territoire), publie régulièrement d’incroyables cartes sur ses réseaux. Ses posts passionnent à chaque fois des milliers de personnes. « Lorsqu’on regarde une carte, on croise plusieurs couches d’infos et de données. C’est une lecture systémique, c’est-à-dire globale de plein d’éléments en interaction. Et ça, cela provoque une forme de plaisir, celui de la complexité. Certains fans de cartes me rapportent que regarder une carte leur fait « des massages au cerveau » »


Vous avez un nouveau message
Une carte, parce qu’elle nous transmet une info, est une forme de langage à part entière. Et comme tout discours, elle peut être orientée. « C’est un discours graphique où l’honnêteté et la rigueur sont plus pertinentes que l’objectivité et la neutralité », explique Patrice Mitrano. C’est parce qu’elle n’est pas complètement neutre, qu’une carte remue autant nos émotions. Elle nous touche, nous convainc, nous oriente, nous étonne, nous choque ou nous fait réagir. Et lorsque le discours est beau, riche et profond : il nous fascine et nous marque.
D’ailleurs, Maxime Blondeau l’observe régulièrement lorsqu’il poste de nouvelles cartes. Leur succès est un savant mélange entre un sujet de fond qui intéresse, mais surtout une façon de le transmettre et une esthétique qui capte l’audience. En 2025, il partage une carte animée de tous les séismes ayant eu lieu sur terre depuis 1900 par niveau d’intensité. La carte fait plus d’1,5 million de vues, son plus gros succès. L’année d’avant, c’était une carte vintage de l’Afrique qui avait le plus passionné ses abonnés.
Le créateur d’une carte prend une série de décisions : il hiérarchise, met en lumière, invisibilise… « C’est un pouvoir important car un enchaînement de paramètres et de choix peut donner deux cartes très différentes. C’est pourquoi l’honnêteté et la transparence que Patrice indique sont de véritables impératifs déontologiques qui permettent d’éviter d’éventuelles manipulations », ajoute Benoît Martin.
Par exemple, « du Xe au XVIe siècle, le clergé produit des cartes que l’on nomme les “T dans l’O” en raison de leur forme. Ces cartes ont toutes le même schéma et témoignent de leur discours sur le monde. Jérusalem se trouve au centre, elle est encerclée des trois continents Afrique, Asie et Europe, le tout entouré d’eau », explique Nicolas Verdier.

Et si les cartes d’aujourd’hui sont un poil plus complètes (coucou les Etats-Unis), elles nous montrent encore une certaine vision du monde. Prenons le simple planisphère de nos manuels de géographie. Saviez-vous qu’il déformait complètement la taille réelle des continents ? Ainsi, la Russie, le Canada ou encore Groenland y apparaissent jusqu’à 5 à 10 fois plus grands que leur taille réelle. Il s’agit de la projection Mercator, réalisée par le géographe flamand du même nom. Celle de Gall-Peters, beaucoup plus fidèle à la taille des territoires, est beaucoup moins connue.


Miroir miroir
Lorsque l’on dessine une carte, « on organise le territoire, mais c’est en fait la société que l’on organise », assure Nicolas Verdier. On peut ainsi citer le choix du découpage des régions et des départements : un petit coup de crayon trop à gauche et les Marseillais finissaient Varois ! Le drame. « Chez les Français, il y a un grand attrait pour le territoire. Que cela soit pour le monde, la France en général, sa ville ou sa région. Il y a un affect, une appartenance et une identité qui poussent à vouloir le comprendre, l’explorer ou le protéger… », ajoute Maxime Blondeau.
Si une carte est parfois le reflet de ce que l’on est… elle peut aussi être celui de ce que l’on a ! Pendant longtemps, les distances entre les villes sur les cartes ont été estimées en journée de chevauchée. Un canasson un poil fatigué et hop 6 km de plus à l’Île de Ré ! Mais ça, c’était avant. Au 17e siècle, les membres de l’Académie des sciences font des relevés astronomiques des latitudes et longitudes de tout le littoral français. Une technique révolutionnaire qui coupe la tête à quelques anciennes croyances… En voyant la nouvelle carte, Louis XIV aurait déclaré : « Ces Messieurs de l’Académie, avec leurs chers travaux, m’ont coûté une partie de mon royaume ». 20% du territoire à vue d’œil, le Roi Soleil a dû avoir grise mine ce jour-là.

Papier fait de la résistance
Après avoir été en pierre, les cartes furent ensuite en papier… Jusqu’à l’entrée dans l’ère d’internet et du tout numérique. On aurait pu prédire que la carte papier tirerait sa révérence et pourtant ! Les boules de cristal ne disent pas toute vrai. Si les cartes routières ont bel et bien disparu avec l’arrivée du GPS, les cartes de voyage n’ont pas connu le même sort. Après avoir assisté à la chute des ventes des cartes IGN papier dès le début des années 2000, Au Vieux Campeur observe leur retour depuis le Covid. « Sur les applis ou en ligne, il y a une limite à l’aspect contemplatif du trajet complet que l’on va faire, analyse Aymeric de Rorthays le directeur général de la chaîne de magasins historique. Sur le papier, on admire son parcours, sur le téléphone, on le trace. » Les plus appréciées sont les IGN Série Bleue et TOP 25 qui couvrent la France entière. On les emmène rarement en rando, mais « on adore les déplier en entier, les poser sur la table et observer l’aventure dans son ensemble. C’est déjà le début du voyage ! », ajoute-t-il.
« Avec une carte papier on a une expérience sensorielle, charnelle, qui entraîne une autre expérience et une relation beaucoup plus directe avec le territoire », complète Maxime Blondeau. Pour autant, la cartographie n’est pas restée bloquée à l’âge de p̶i̶e̶r̶r̶e̶ papier. Le numérique et l’explosion des datas en libre accès lui ont même donné un sacré coup de fouet. « Le numérique a permis de mettre en cartes des données impossibles à retranscrire à la main. Maintenant on peut animer des cartes, les rendre interactives ou encore zoomer », explique Maxime Blondeau. Pour résumer, les cartes peuvent nous reconnecter au territoire. Elle permettent de « comprendre et visualiser les milliers de données brutes, accessibles en ligne à tous, mais pas forcément intelligibles » à la première lecture, souligne Patrice Mitrano.












