Qui n’a jamais été la personne la plus heureuse du monde en terminant sa rando devant le fameux sésame : le lac de montagne. Une grande étendue bleue (ou parfois un peu marronasse) posée au milieu des montagnes à plus de 1 000 mètres d’altitude. Mais avant d’enlever vos chaussures de rando et vos chaussettes pleines de transpiration pour aller tremper vos pieds dans l’eau, une petite question mérite d’être posée : qui êtes-vous sur le point de déranger ? Et surtout, qui habite réellement dans un lac d’altitude ? Voici un zoom sur une biodiversité souvent invisible, mais bien plus peuplée qu’elle n’en a l’air.
Au fond du lac, une foule en délire
Commençons par rétablir une vérité : eau transparente ne veut pas dire eau vide. Le réseau scientifique Lacs Sentinelles le rappelle d’ailleurs : « la plupart des organismes vivant dans ces lacs sont microscopiques ! » Autrement dit, si vous ne voyez personne depuis la berge, c’est peut-être simplement que les habitants sont beaucoup trop petits pour vous faire coucou.
« On retrouve beaucoup d’espèces qui sont aussi présentes dans les lacs de plaine, notamment du zooplancton, des libellules ou des diptères qui vivent directement sur le fond », explique Victor Frossard, chercheur en écologie aquatique au laboratoire CARRTEL et maître de conférences en biologie à l’Université Savoie Mont Blanc.
Et tout ce petit monde ne se répartit pas au hasard. Au large vivent notamment le phytoplancton et le zooplancton. Mais dans les zones peu profondes, juste au bord du lac, la biodiversité peut être encore plus importante. Lacs Sentinelles décrit ces zones littorales comme « les plus diversifiées et les plus riches en organismes vivants ». Comme la lumière y atteint le fond, davantage de végétaux peuvent s’y développer et servir d’abri ou de support à de nombreux insectes, mollusques, amphibiens et micro-organismes.
Mais il n’existe pas non plus de liste universelle des habitants du lac de montagne. « La taille du lac et son altitude vont déterminer sa composition et les espèces qu’on va y retrouver », précise Victor Frossard.
Car pour savoir qui habite là, il faut d’abord regarder où se trouve le lac.

Plus on monte, plus le casting change
« Plus on monte, plus les conditions de température changent, et donc la composition des espèces aussi », explique Victor Frossard. Entre un lac posé à 1 200 mètres et un autre perché à 2 500 mètres, la fête s’annonce bien différente… mais pas forcément plus folle en haut qu’en bas.
Car en altitude, les espèces ne sont pas habituées aux conditions d’un hôtel 5 étoiles. Dans une fiche consacrée à la survie des espèces en altitude, Lacs Sentinelles résume que « les lacs de montagne sont des écosystèmes qui fonctionnent au ralenti ». Eau froide, lumière très variable au fil des saisons et parfois plusieurs mois sous une couche de glace. Les habitants ont intérêt à être bien équipés pour survivre.
À lire aussi : 👉 Tout ce que vous ne saviez pas sur l’eau en montagneHeureusement que certaines espèces sont justement particulièrement adaptées à cette vie au frais. C’est le cas du Triton alpestre qui vit jusqu’à 2600m d’altitude. Mais vivre aussi haut change son rythme de développement : comme l’eau est plus froide, son organisme fonctionne plus lentement. Résultat, ses larves mettent davantage de temps à grandir et à se transformer en adultes. En montagne, cette métamorphose a généralement lieu au cours de la deuxième année, alors qu’elle se produit dès la première année chez les populations de plaine. Le Triton alpestre peut donc vivre aussi bien en bas qu’en altitude, mais là-haut, il grandit simplement plus lentement.
Même stratégie au ralenti chez la Grenouille rousse, capable de grimper jusqu’à 2 800 mètres d’altitude. En montagne, elle se développe plus lentement, vit généralement plus longtemps et retourne davantage dans l’eau pour hiberner que ses cousines des plaines.
Et les amphibiens ne sont pas les seuls à s’être adaptés. La renoncule déracinée, une plante aquatique, pousse dans des eaux à moins de 5 °C et a été observée jusqu’à 2 750 mètres dans le lac de Lanserlia, en Vanoise.
Bref, pour vivre dans un lac d’altitude, mieux vaut ne pas être trop pressé… et avoir quelques bonnes techniques pour passer l’hiver.

Alpes ou Pyrénées : des voisins bien différents
Prenez un lac alpin, déplacez-le dans les Pyrénées et vous n’obtiendrez pas exactement le même écosystème (et vous n’y arriverez sûrement pas aussi). « Par exemple, la biodiversité n’est pas la même entre un lac d’altitude des Pyrénées et des Alpes. Il y a des différences liées à la biogéographie et à la colonisation à long terme des surfaces terrestres », explique Victor Frossard.
Certaines espèces peuvent alors se ressembler sans être parfaitement identiques. « Ce sont des espèces soeurs qui ont le même fonctionnement biologique, mais d’un point de vue génétique, elles vont être différentes », poursuit le chercheur.
Dans les Pyrénées, on peut par exemple tomber sur le Calotriton des Pyrénées. Le Parc national des Pyrénées le présente comme un « gros triton endémique des Pyrénées » (un peu terrifiant comme nom). Autrement dit, si vous comptiez le chercher dans un lac savoyard, vous pouvez ranger les jumelles.
À lire aussi : 👉 Les 15 plus beaux lacs de FranceMais même au sein d’un même massif, quelques kilomètres peuvent suffire à changer la donne. « Certains lacs vont être relativement isolés et vont avoir une certaine originalité écologique », souligne Victor Frossard.
C’est par exemple le cas du lac Lovitel, dans les Écrins, l’une des rares zones humides d’altitude de la haute Romanche. Le lac s’assèche partiellement en été pour se transformer en marais et, en l’absence de poissons, devient particulièrement favorable au développement des amphibiens. Une petite particularité locale qui suffit à lui donner un écosystème bien à lui.
Altitude, profondeur, géologie ou encore niveau de l’eau, deux lacs voisins peuvent donc très bien partager la même vue sur les sommets sans partager exactement les mêmes habitants.

Des espèces qui tapent l’incruste
Voir une truite dans un lac de montagne paraît aussi logique que croiser un randonneur en doudoune sans manche au sommet. Pourtant, dans certains lacs d’altitude, les poissons ne sont pas arrivés tout seuls avec leur petit sac à dos : ils ont été introduits par les humains.
« Certains poissons ont été introduits, principalement pour la pêche de loisir. Dans certains cas, ça peut avoir un impact négatif », explique Victor Frossard. On peut notamment y retrouver « des truites ou des Ombles chevaliers ».
Dans les Pyrénées, le phénomène ne date pas d’hier. L’Observatoire du Parc national rappelle qu’« originellement, les lacs de montagne sont apiscicoles », autrement dit dépourvus de poissons. Et encore une bonne idée de nos ancêtres… « les premières traces retrouvées dans les archives remontent au Moyen Âge ». Comme quoi, le rempoissonnement ne date pas exactement du dernier week-end d’ouverture de la pêche. Les introductions se sont ensuite intensifiées avec le développement de la pêche dans les lacs de montagne.
Le problème, c’est que rajouter un poisson dans un écosystème qui fonctionnait très bien sans lui, ce n’est pas juste ajouter un nouveau colocataire dans la coloc. C’est aussi faire entrer un prédateur qui va commencer à taper dans le garde-manger des voisins. « L’introduction de poissons peut entraîner une diminution de l’abondance de certains invertébrés qui vivent sur le fond », précise Victor.
Et dans certains lacs, on essaye désormais de faire marche arrière et de rendre les clés aux habitants d’origine.
« Les poissons changent le fonctionnement du lac. Le but des opérations de désempoissonnement, c’est de capturer les poissons parce qu’ils consomment une biodiversité qui peut être fragile ou vulnérable », explique Victor. L’objectif étant de « retrouver une biodiversité avec des abondances proches de ce qu’il y avait avant l’introduction des poissons ».

« La principale pression c’est le changement climatique »
Poissons introduits, fréquentation, pastoralisme, crème solaire… « C’est un ensemble de pressions », rappelle Victor Frossard. C’est aussi pour cette raison qu’il vaut mieux éviter de se baigner dans les lacs de montagne, même lorsqu’aucun panneau ne l’interdit explicitement.
Mais parmi tous ces petits cadeaux laissés aux lacs d’altitude, il y en a un qui pèse particulièrement lourd dans la balance : « Pour les lacs d’altitude, la principale pression, c’est le changement climatique, notamment à travers le cycle de l’eau et la durée d’englacement des lacs », alerte le chercheur.
Et l’eau n’a pas attendu pour commencer à chauffer. L’Office français de la biodiversité indique qu’en France hexagonale, sur 267 lacs étudiés entre 1980 et 2019, le réchauffement moyen de leur couche de surface atteint « 0,29 °C par décennie ». Attention, ce chiffre concerne l’ensemble des lacs étudiés, et pas uniquement ceux d’altitude.
À lire aussi : 👉 5 règles d’or pour bivouaquer sans abîmer la Planète« Avec le changement climatique, des espèces de plaine remontent en altitude. Il y a notamment beaucoup de vertébrés, comme les grenouilles, qui peuvent se déplacer », explique Victor.
Et tout le monde ne sera pas logé à la même enseigne : « Les lacs sont à différentes altitudes, avec différentes températures, donc ils ne vont pas être exposés exactement de la même manière au changement climatique et à la fréquentation humaine. »
Même la carte des lacs est en train de bouger. Avec la fonte des glaciers, « il y a de nouveaux lacs qui se créent », rappelle Victor Frossard. De nouveaux écosystèmes apparaissent donc pendant que d’autres changent de température, de durée d’englacement et, progressivement, d’habitants.
Des règles simples pour éviter de déranger…
- Rester sur les sentiers et éviter de piétiner les berges, où se concentre une partie importante de la biodiversité
- Ne pas se baigner, surtout dans les zones peu profondes
- Faire attention à ce qu’on transporte d’un lac à l’autre : des micro-organismes, larves ou fragments de plantes peuvent voyager sur les chaussures, le matériel ou les vêtements mouillés












