Vous vous rappelez de la fable de la tortue qui met un coup à l’ego d’un lièvre un peu trop confiant ? Et si la morale disait en fait que « Rien ne sert de courir (trop vite), mieux vaut arriver dernier ». Toutes nos excuses à Monsieur de La Fontaine au passage. À l’heure où l’on met en avant les exploits et les records, il est temps de mettre un coup de projecteur sur les héros de l’ombre qui, volontairement ou non, rendent incroyable le fait de ralentir. Cette fabuleuse histoire, c’est celle de Jean-Yves Baron, un traileur devenu célèbre en arrivant dernier à La Diagonale des Fous, une course d’ultra-trail de l’île de La Réunion. Ce qui lui est arrivé donnerait envie à n’importe qui de finir dernier d’une course, au moins une fois dans sa vie.
Bye bye la pression, bonjour la décontraction
En posant le pied sur l’île de La Réunion ce 18 octobre 2018, Jean-Yves avait en tête de faire les 175 km et 10 000 m de D+ de la Diagonale des Fous en 50 heures. Soit 16 heures avant la fin du temps réglementaire et 26 heures après le record du finisher de l’édition 2016. Sauf que pendant la course, tout déraille : il choppe la dengue (un comble sur la Diag des fous), court de nuit éclairé à la torche de son portable car les piles de sa frontale sont mortes, tombe dans un ravin, est secouru par d’autres coureurs et se tord la cheville… Élan de lucidité oblige, il se rend bien compte que ça va être chaud. « Mon objectif a vite évolué pour me concentrer sur le fait d’aller au bout », nous raconte Jean-Yves. Il faut donc terminer en 66 heures max.
L’avantage d’être dernier ? Se libérer de la pression ! Étant donné qu’il n’y a plus personne à rattraper ni de chrono à défendre, d’un coup ça détend les mollets et l’esprit. « De toute façon, ces courses longues avec un très fort dénivelé et des conditions météorologiques changeantes nous en font tellement voir de toutes les couleurs que je n’étais pas frustré de ne plus avoir de temps en point de mire », nous confie-t-il.
Tips N°1 pour arriver dernier : Enchaîner les galères comme Jean-Yves ou tout simplement ralentir ! On sort le nez de la montre et on observe ce que la nature a de meilleur à offrir entre deux gouttes de sueur.
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Plus de soutien, plus de copains
Comme pas mal de coureurs, Jean-Yves a pu compter dès le début de sa course sur des messages de soutien de sa famille, puis sur des bénévoles attentionnés aux ravitos. Mais arrivé à 25 km de la fin de la course, un organisateur s’approche, lui tape sur l’épaule, l’appelle par son prénom, lui dit qu’il est dernier et que tout le monde va l’accompagner et le soutenir jusqu’au bout. D’un coup, la course devient collective avec une horde de coachs improvisés pour terminer l’une des courses les plus dures du monde : ça donne des ailes. Ajoutez à ça une équipe de Canal+ en direct, qui choisit de suivre le poulain jusqu’à l’arrivée : ça donne des ailes d’Albatros hurleur (3,30 m d’envergure messieurs-dames). « C’était la première année que Canal+ diffusait la course en direct dans sa totalité. J’ai été suivi par des caméras et des journalistes sur les 10 derniers kilomètres. »
L’avantage d’être dernier ? On n’est jamais seul ! Il y a toujours de gentils bénévoles sur le chemin pour venir nous tirer jusqu’à l’arrivée comme si on était le soldat Ryan. On peut également compter sur les autres coureurs avec qui la solidarité est bien réelle, surtout en fin de peloton. Il y en aura toujours un pour vous encourager comme s’il était votre mère alors que vous ne l’avez jamais vu avant (et qu’il est Allemand).
Tips N°2 pour arriver dernier : Faire des pauses pour lire les messages de soutien des copains, mais aussi taper la discut’ avec les bénévoles aux ravitos… et ne jamais hésiter à s’arrêter pour aider un autre coureur. Ici, le chrono passe après l’humain !




I need a hero
Tout comme Bonnie Tyler perdue au milieu du Grand Canyon, toute bonne course a besoin de son héros. Pour la Diagonale des Fous édition 2018, ce ne fut ni le plus rapide, ni le coureur qui sauva Jean-Yves du ravin, mais bien Jean-Yves lui même, le dernier. Il faut savoir que les images des équipes de Canal+ sont retransmises en direct sur écran géant dans le stade de la Redoute à Saint-Denis, lieu de l’arrivée de la course. À quelques kilomètres de l’arrivée, Jean-Yves entend déjà le brouhaha du stade et… son nom scandé par la foule. « Quand je suis arrivé dans le stade, tout cela a dépassé l’entendement. Il y avait des gens hystériques, tout le monde voulait une photo, y compris les enfants, bref un délire complet… On m’a considéré comme un héros », nous raconte-t-il. Il est même accueilli par les deux gagnants ex æquo de la course qui lui confient que même eux n’ont pas eu le droit à un tel accueil.
L’avantage d’être dernier ? Devenir la star du jour ! Quand vous êtes dans les derniers, votre capital sympathie monte en flèche auprès de tous, même des inconnus. Cela vous garantit une arrivée triomphante à tous les coups. D’autant que la fin de l’heure limite d’une course tombe généralement en pleine journée. 12h25 pour Jean-Yves. Du coup vous aurez toujours bien plus de monde pour vous attendre en liesse à l’arrivée que n’importe quel finisher qui se pointe sur la ligne d’arrivée à 3h36 du matin.
Tips N°3 pour arriver dernier : Ne surtout pas se mettre à l’avant au départ de la course avec les plus forts. Pendant la course, repérer les « fermeurs », ces coureurs qui font office de voiture balai des courses et se placer pas trop loin devant !
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On trouve toujours plus fort que soi, mais l’inverse est vrai aussi. Il y a peu de chance que Jean-Yves arrive de nouveau dernier involontairement d’une grande course mythique et que le tout soit autant médiatisé. Encore plusieurs années après, Jean-Yves n’en revient pas de ce qui lui est arrivé. Et il en est bien conscient : c’était tellement incroyable que cette histoire ne pourra jamais se dupliquer. Les émotions vécues ne pourront pas être à nouveau atteintes. Et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il ne souhaite pas refaire la Diagonale.
L’avantage d’être dernier ? Vivre une expérience qui marque à vie ! Et faire vivre à son petit cœur des émotions uniques, imprimer des souvenirs inoubliables dans son cerveau, faire trembler ses doigts et avoir une sacrée anecdote à raconter à l’apéro.
Tips N°4 pour arriver dernier : Plus vous mettez de temps à faire la course, plus vous passez des nuits à courir et plus vous avez de chance d’avoir les fameuses hallus des coureurs. Selon Macareux Polisson, l’ultra-trailleur de l’équipe Chilowé, c’est vraiment une expérience à vivre une fois dans sa vie. C’est un peu comme la boîte de chocolats de Forrest Gump, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Pour lui, à l’UTMB, c’était un chanteur de reggae en pleine forêt.



La Jean-Claude Van Damme attitude
Après cette folle épopée, la fameuse phrase de Corneille (le philosophe hein, on vous voit les fans de soul) est devenue la devise préférée de Jean-Yves : « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». À croire que ce genre d’expérience rend peut-être plus sage et mieux armé dans la vie.
L’avantage d’être dernier ? Pouvoir enfin jouer au philosophe ! Quand on en a autant bavé, on gagne le droit de lâcher des punchlines profondes en regardant l’horizon, les mains sur les hanches, façon Jean-Claude Van Damme sous acide.
Et pour ceux qui auraient discrètement séché l’épreuve de philo au bac, pas de panique : on vous a préparé une petite liste de citations à ressortir fièrement en arrivant dernier.
1/ « La plus grande victoire de l’existence ne consiste pas à ne jamais tomber, mais à se relever après chaque chute », Nelson Mandela.
2/ « C’est dans l’effort que l’on trouve la satisfaction et non dans la réussite. Un plein effort est une pleine victoire », Gandhi.
3/ « Le grand combat, c’est contre soi-même. La victoire, c’est d’avoir compris ce que l’on veut… et d’y croire », Jean-Claude Van Damme.
4/ « Les derniers seront les premiers », Jésus.
5/ « J’ai pas les mots… mais j’avance », Jul (probablement)











