On parle souvent de vitesse, de performance et d’efficacité. Beaucoup moins de patience. Pourtant, dans la nature comme dans l’aventure, elle est partout. Attendre que le vent se lève, que la neige se calme, que le corps récupère, que l’animal apparaisse. Impossible de forcer le tempo. La patience est souvent la clé. À travers les récits d’un photographe animalier, d’un freeskieur blessé et d’une grimpeuse-navigatrice, on a exploré les super-pouvoirs de la patience. Celle qui ouvre les portes de l’aventure, celle qui finit par payer et celle qui permet de repartir plus fort. Parce que savoir attendre, c’est déjà avancer.
Soline Kentzel : La patience pour atteindre l’aventure
Grimpeuse de big wall et adepte des transatlantiques à la voile, Soline Kentzel sait que certaines aventures ne se vivent qu’à condition de savoir attendre. En portaledge ou en voilier, la patience devient une clé : celle qui permet d’aller au bout du voyage et d’en vivre chaque instant un peu plus intensément.
« En 2022, avec mon partenaire, on s’est fait coincer par une tempête de neige au beau milieu d’El Capitan, à 500 mètres du sol. Il faisait -10 °C. L’humidité traversait la toile de la tente et nos sacs de couchage étaient couverts d’une croûte de glace. Deux idées m’habitaient : l’optimisme — le mauvais temps allait forcément passer et la situation s’améliorer — et cette sensation si spéciale d’être dans un cocon, un abri protégé.
L’attente peut être dure, comme en mer quand il y a pétole, qu’il n’y a pas un souffle de vent (Soline a traversé deux fois l’Atlantique pour aller grimper au Yosemite. Voir le film Cap sur El Cap, ndlr). Mais elle peut aussi être un soulagement. Quand tu grimpes à fond depuis cinq jours, être coincé une journée par la pluie peut être un vrai soulagement ! En mer comme en paroi, il faut profiter de la moindre occasion pour se reposer.
Quand je dois ralentir, je mange. Je ritualise mes repas. Je cherche la compagnie des autres, j’organise des jeux. Lors de notre dernière transatlantique, on a monté un club de lecture, avec des livres politiques ou des essais qu’on lit à tour de rôle et dont on débat ensuite. Ça fait un peu intello, dit comme ça, mais ça permet surtout de mieux comprendre ce qu’on a lu. On prend trop rarement le temps de lire au quotidien, et encore moins d’avoir des discussions profondes.
Et puis, une journée d’attente, je me laisse aussi aller à la grosse flemme. C’est un apprentissage que d’accepter l’oisiveté et l’improductivité dans notre monde actuel. On a tendance à fuir l’ennui car il peut être inconfortable, par manque d’habitude. Mais ces moments longs nous manquent quand le rythme fou du quotidien reprend ! »
La leçon de patience à retenir
La patience n’est pas une pause dans l’aventure, elle en fait partie intégrante. En acceptant le tempo lent, on transforme l’attente en expérience à part entière.
À surtout reproduire à la maison
Comme Soline, montez un club de lecture ! Seul ou à plusieurs, accordez-vous un temps, chaque jour, pour lire dix pages. Au réveil, à midi, avant de dîner ou de dormir… c’est vous qui voyez.





Corentin Esmieu : La patience qui paie
Photographe animalier passionné par les loups, Corentin Esmieu a fait de l’attente un outil de travail à part entière. En affût, la patience n’est pas une contrainte : c’est la condition indispensable pour que la nature accepte, un jour, de se dévoiler.
« Pour mon travail de photographe animalier, l’affût est indispensable. C’est une question d’éthique : observer sans déranger. C’est aussi la seule façon de voir les animaux dans leur quotidien, leurs comportements naturels. Comment ils se reposent, jouent, se nourrissent, élèvent les petits.
Je monte très tôt le matin, je m’installe devant une roche ou un arbre, en camouflage, pour être le plus discret possible : l’affût, c’est l’art de se faire oublier. Ensuite, j’attends. Une heure, trois heures, une journée, une semaine… Quand je pars avec des clients, c’est souvent compliqué. Au bout de dix minutes, ils regardent leur montre, leur téléphone, ils bougent. Pour observer un loup, c’est fichu.
Moi, je ne m’ennuie jamais. Le temps passe vite, parce qu’il se passe toujours quelque chose quand on sait regarder. Un chevreuil qui traverse, un oiseau qui s’envole, un craquement dans la forêt. Tous mes sens sont en éveil. Je peux sentir une carcasse à 300 mètres. Il y a quelque chose de très animal là-dedans. Je peux rester des jours entiers comme ça. Ceux qui m’accompagnent disent que j’entre en méditation. Je crois plutôt que j’arrive à m’émerveiller de tout. C’est ça, mon secret.
Et quand un loup arrive, c’est un shot d’adrénaline monstrueux. Je tremble, j’ai l’impression de ne plus savoir photographier, comme si c’était la première fois. Ces moments sont rares. En ce moment, ça fait un mois que je fais des affûts tous les jours, et je n’ai vu qu’un seul loup. Mais c’est ça, la magie. Tu n’es sûr de rien. Quand tu vois l’animal, c’est du pur bonheur. Et quand tu ne le vois pas, ce n’est pas grave. Ça fait partie du jeu. Il faut apprendre à se contenter du vide. »
La leçon de patience à retenir
La patience affine le regard. En acceptant de ne rien contrôler, on apprend à observer autrement et à s’émerveiller du quotidien. Et souvent, la récompense arrive là où on ne l’attendait pas.
À surtout reproduire à la maison
Installez-vous à une fenêtre, sur un balcon ou dans un jardin. Regardez la lumière, les animaux, les passants. Écoutez les bruits, sentez l’air, le soleil sur la peau. Ne cherchez rien. Regardez.





Julien Prévot : La patience pour repartir plus fort
Freeskieur des Alpes du Sud, alpiniste et créateur de contenu, Julien Prévot vit habituellement dans l’intensité et le mouvement. Jusqu’à ce qu’une blessure l’oblige à s’arrêter net et à découvrir une certaine forme de patience : celle imposée par le corps, pour repartir plus fort.
« Au départ d’une compétition de ski freeride à Saint-Moritz, je suis tombé dans les rochers après avoir glissé sur une dalle. Sur le moment, je pensais m’en sortir avec quelques côtes fêlées. En réalité, le diagnostic a été plus sérieux : côte cassée, lacération grave au foie, hématome au rein. Une semaine en soins intensifs. Puis le verdict : plusieurs mois sans ski. La saison était terminée. Et avec elle, une expédition que je préparais depuis un an et demi avec mes amis, au Pakistan. J’ai versé ma petite larme.
Il n’y avait plus rien à faire, juste attendre. Attendre que le corps se répare. C’est dur quand on est habitué à aller vite, à enchaîner les projets et les objectifs. Je regardais mes amis skier, partir, vivre ce que j’aurais dû vivre. Il y avait des hauts et des bas, beaucoup de frustration, mais je n’avais pas le choix.
Alors j’ai cherché d’autres manières de rester présent. Je suivais les compétitions à distance, je regardais les lives, je coachais les copains. On débriefait leurs lignes, on fêtait leurs résultats. Et j’ai continué à préparer l’expédition autant que je pouvais. Quand ils sont partis au Pakistan, je restais en contact permanent avec eux, je les aidais depuis chez moi dans les moments délicats.
Quand ils sont rentrés, on a monté ensemble le film de l’expé, Chapchingol Poésie. C’est là que j’ai découvert qu’ils avaient nommé un sommet « JP Peak ». Ça m’a beaucoup touché. J’ai aussi profité de ce temps pour avancer ailleurs : mon diplôme de moniteur, plus de temps avec ma copine, des projets de vie… Puis, petit à petit, j’ai recommencé à bouger. La randonnée. Puis le ski. Tranquillement. Avec le recul, j’ai compris que cette pause forcée n’était pas du temps perdu. Elle m’a appris à écouter mon corps, à respecter ses rythmes, à ne pas brûler les étapes. Aujourd’hui, je fais plus de préparation, plus d’étirements. Plus attention à moi. »
La leçon de patience à retenir
La patience n’est pas un recul, mais une préparation invisible. En laissant le temps faire son œuvre, on revient souvent plus solide : physiquement, mentalement.
À surtout reproduire à la maison
Accordez-vous chaque jour une mini-pause forcée. Cinq minutes. Dix. Sans téléphone, sans musique, sans parler. Juste pour respirer, faire le point, laisser retomber la pression. Regarder vos pensées passer « comme des nuages dans le ciel ». Ça y est, vous méditez.
















