Si on vous dit « concours le plus dur de France », vous pensez peut-être à celui de médecine, de Polytechnique ou de l’ENA. Mais là-haut, au royaume des sommets, il existe un autre Graal qui fait transpirer même les plus mordus de montagne : le probatoire, le passage obligé pour devenir guide de haute montagne. Beaucoup de volontaires, peu d’élus, des épreuves corsées, de quoi vraiment en faire toute une montagne ! Alors, accrochez vos mousquetons parce qu’on a rencontré Sandy et Étienne, qui nous racontent les dessous de ce concours mythique organisé à Chamonix.
Voici le topo…
En France, c’est l’ENSA (École nationale de ski et d’alpinisme), à Chamonix, qui organise ce concours. On vous fait le topo : le probatoire, c’est plus de dix jours d’examen répartis en trois étapes (hiver, été et haute montagne), avec des épreuves techniques, non techniques et pédagogiques dans différentes disciplines : ski, escalade, orientation, cramponnage, évolution en haute montagne… Après un premier écrémage sur dossier, lié aux critères d’entrée (à retrouver dans notre 3e partie), 170 à 200 candidats environ accèdent chaque année aux épreuves du probatoire. Mais au final, seuls 30 à 50 parviennent à franchir toutes les étapes ! Ça vous paraît beaucoup ? Possible. Mais quand on sait ce qui attend les futurs guides là-haut, mieux vaut une sélection à la hauteur. Et puis, si vous avez la montagne dans la peau, de l’expérience et beaucoup d’entraînement, ça devient même réalisable.


Tombés dedans quand ils étaient petits
Sandy, c’était cette petite qui te traçait sur les pistes et te laissait un goût de poudreuse (et de jalousie) dans la bouche. Elle a grandi à la montagne, mais c’est en entrant à l’université qu’elle a découvert tout ce qu’elle avait encore à lui offrir. C’est là qu’elle a commencé à grimper.
Étienne, lui, a grandi à Paris, mais son père était alpiniste amateur et grimpeur. Il passait donc ses vacances d’été et d’hiver à la montagne. Il a commencé par la grimpe en forêt de Fontainebleau.
Mais la « montagne », comme ils l’appellent, est vraiment entrée dans leurs vies pendant leurs études. Et puis le probatoire s’est imposé comme une suite logique.
La montagne en intraveineuse
Tous les deux ont décidé de se lancer dans la vingtaine. Et pour ça, il a fallu en passer, du temps dehors !
Parce qu’en plus des épreuves exigeantes du probatoire, il y a des conditions d’accès bien spécifiques et des prérequis à remplir. Et rien que ces deux choses-là, c’est déjà une épreuve:
- Avoir au moins 18 ans — ça, pour le coup, ce n’est pas compliqué — et il n’y a pas d’âge maximum.
- Être titulaire d’un brevet de Premiers Secours Citoyen — ça peut se tenter.
- Avoir un certificat de non-contre-indication à la pratique de l’alpinisme et des activités assimilées, datant de moins de 3 mois — pas celui que tu signais pour zapper la piscine au lycée.
- Avoir une attestation de recensement et un certificat de participation à la Journée défense et citoyenneté pour les moins de 25 ans — soit.
- Présenter — c’est ici que ça se corse — une liste d’au moins 55 courses prérequises, définies par l’ENSA, dont 24 au minimum réalisées au cours des trois dernières années.
Ces courses-là, c’est pas celles de ton Strava : ici, les kudos n’y changeront rien ! On parle d’itinéraires d’alpinisme, de grandes voies rocheuses, d’ascensions sur glace, ou encore de sorties en ski de montagne. Par exemple, la traversée des arêtes de la Meije, où l’on progresse sur des crêtes rocheuses vertigineuses, ou la Gabarrou-Albinoni, au mont Blanc du Tacul, une ascension sur des pentes de glace raides. Et ce n’est qu’une fois toutes ces cases cochées — sur l’honneur — que tu peux enfin t’inscrire au concours… et commencer à t’entraîner beaucoup (beaucoup).
Étienne a opté pour la méthode « boulimie de montagne » et y a consacré quatre à cinq jours par semaine pendant plus d’un an. Il a aussi suivi quelques journées de préparation dans un institut spécialisé. Mais au-delà de la préparation physique et technique, il faut gérer tous les à-côtés : le stress, le doute, les coups de pas de bol…


Une montagne à gravir en 3 étapes
Après des années d’entraînement, c’est enfin le moment — si on peut appeler ça un moment quand ça dure plus de 10 jours et que ça s’étale sur deux saisons — de gravir cette montagne qu’est le probatoire.
D’abord, la partie hivernale (3 à 4 jours). Elle commence à l’école par un entretien oral d’une heure maximum, durant lequel l’aspirant présente les courses de sa liste (les petits filous qui auraient inventé des sorties, on vous voit !) et son projet professionnel. Puis, place à deux épreuves sur le terrain :
- Le ski en toute neige : démontrer sa capacité à skier dans des conditions variées et sur tous les terrains.
- La recherche de victimes : localiser deux DVA enfouis dans une zone de 100 × 80 mètres, sous 50 cm à 1 mètre de neige — sans Saint-Bernard et sa flasque pour souffler les réponses !
Ensuite, place aux épreuves estivales (4-5 jours):
- L’orientation : ici, pas question de retrouver un poignard en 5 heures, mais plutôt de savoir bien lire une carte IGN pour aller poinçonner des balises ! Les candidats doivent interpréter correctement la carte, identifier le meilleur itinéraire et rejoindre les différents points de passage dans le temps imparti. Comme l’explique Étienne : « Ça ne demande pas de sprinter, mais juste de ne pas faire trop d’erreurs pour être dans les temps, voire de ne pas faire d’erreur du tout. » Une balise oubliée ou un retard, et c’est l’élimination !
- L’escalade sportive : grimper à vue (sans connaître la voie à l’avance) et en tête une voie cotée autour de 7a – comprenez des murs avec de petites prises et des passages techniques – dans un temps limité. Les aspirants ont droit à deux essais, s’ils échouent sur la première voie, une deuxième leur est proposée (généreux, ça…).
- Le cramponnage : généralement organisé sur la Mer de Glace, il consiste à évoluer sur différents reliefs glaciaires avec des crampons et un ou deux piolets. Les candidats doivent choisir la bonne technique pour avancer vite et bien, sans finir les quatre fers en l’air ! Parmi les ateliers, le « piolet-traction » (pas celle que tu fais accroché à ton chambranle de porte !) demande de remonter une pente raide à l’aide de deux piolets. Le tout est chronométré et les chutes sont éliminatoires. « C’est une épreuve qui n’est pas facile, parce qu’il faut rester bien concentré et prendre la bonne décision. Et ça demande aussi d’être en forme physiquement, parce que c’est un peu du cardio » précise Sandy.
- L’épreuve de terrain varié : enchaîner différentes formes de progression, du parcours de blocs à l’escalade en chaussures de montagne à la désescalade.
Enfin, le boss final : l’évolution en haute montagne, pendant 5 jours à la fin de l’été. Les candidats sont trois pour un professeur, répartis en deux cordées : le prof s’encorde avec l’un des stagiaires, tandis que les deux autres forment la seconde cordée. Sandy explique que « le programme va varier en fonction des conditions, de la météo et de l’envie du professeur. Il va essayer de nous observer dans tous les terrains ». Au programme : une journée d’escalade et plusieurs journées en haute montagne, avec des approches glaciaires, du terrain mixte, ou de l’escalade en montagne en granit. Elle ajoute que « l‘idée c’est de voir qu’on évolue en sécurité, qu’on a le niveau technique et qu’on prend les bonnes décisions, notamment pour trouver l’itinéraire, la descente, les approches ». Selon les courses, les nuits se passent en refuge ou en bivouac.
« Ce n’est pas évident, après la semaine technique, de se remettre en mode « sur le terrain ». On sort d’une semaine assez stressante, donc il faut bien refaire la bascule », précise Sandy. Et d’ajouter : « Avoir quelqu’un qui est constamment en train de regarder ce que vous faites, ça peut être un peu déstabilisant par moments. »
Toutes ces épreuves se déroulent dans les Alpes autour de Chamonix (où est basé l’ENSA) sous l’œil attentif des jurys. Et évidemment, rater une seule d’entre elles suffit à être éliminé du concours. Sinon, ça risquerait d’être (encore) trop simple ! C’est tout le défi du probatoire : il ne suffit pas d’être très bon dans une discipline, il faut être polyvalent. Passer du ski à l’escalade, de l’orientation au cramponnage, tout en gardant la tête froide et en gérant la pression.
Ça passe ou ça glace
L’épreuve de glace — le cramponnage — porte bien son nom : elle en fait frissonner et échouer plus d’un.
Sandy avait peu pratiqué le cramponnage avant le probatoire. Mais cette épreuve lui a fait réaliser à quel point ces compétences étaient importantes dans son métier. Elle lui a aussi permis de progresser et d’en faire profiter ses clients par la suite.
Une épreuve ratée, un geste mal maîtrisé ou simplement un coup de pas de bol peuvent suffire à se faire éliminer. Étienne en a fait l’expérience lors de sa première tentative en cramponnage, où il a eu un peu de mal à s’adapter aux critères de notation. Pour la tentative suivante, il a donc davantage préparé cette épreuve, histoire de réduire au maximum la part de hasard et d’arriver confiant le jour J.
Le seul avantage de ce concours le plus dur de France, c’est qu’il n’y a pas de concurrence : le nombre de places n’est pas limité (c’est déjà ça).


Sésame, ouvre-toi !
Une fois les épreuves passées, vient l’heure de la délivrance (enfin, presque !), matérialisée par une feuille affichée sur le mur de l’école. Pour nos deux guides, c’est le moment de la fierté et de la joie : les portes de la formation s’ouvrent enfin à eux.
Dès la première année, ils pourront travailler en tant qu’aspirants guides. Mais le cursus est loin d’être de tout repos : environ 21 semaines de formation, réparties sur près de 4 ans et 5 unités de formation (UF). Au programme : les fondamentaux de l’alpinisme (UF1), le ski de montagne (UF2), l’alpinisme estival (UF3), puis hivernal (UF4), avant de terminer par le projet de performance et le stage final (UF5), de quoi progresser et apprendre un tas de choses.
Et parce qu’un défi ne vient jamais seul, Sandy est devenue maman en pleine formation. Sa fille avait quatre mois le jour de l’examen final. Entre maternité, entraînements et préparation, il a fallu trouver son équilibre et s’organiser autrement.
Le cursus reste, bien sûr, très exigeant à chaque nouveau module, même si les échecs y sont plus rares.
Aujourd’hui, Sandy est basée dans la vallée du Giffre et travaille aussi régulièrement à Chamonix. L’hiver, elle part skier jusqu’en Italie ou en Suisse, tandis que l’été, elle suit les envies et les projets de ses clients. Étienne, lui, exerce principalement en Haute-Maurienne avec le collectif Altitude Guide, entre ski et cascade de glace l’hiver, et sommets alpins l’été.
La montagne, ça se partage
Pour Sandy et tous ceux qui suivent le même parcours, le probatoire marque le début d’un sacré chemin : des épreuves corsées, une formation exigeante, beaucoup de technique à acquérir et des difficultés à apprendre à gérer. Mais être guide, ce n’est pas seulement savoir grimper, skier ou affronter des conditions extrêmes. Derrière les performances et les défis se cache une réalité bien plus humaine, faite d’entraide, de confiance et de belles rencontres avec les clients.


Un dernier conseil : suivez le guide
Le probatoire, ça se prépare : il faut de l’expérience, de l’entraînement et une bonne dose de motivation. Alors, si vous aussi, vous voulez faire de la montagne votre métier, nos deux guides vous livrent quelques derniers conseils pour vous aider à vous cramponner à ce beau projet !











