On embarque sur une rando de 5 jours à travers les Alpes de Haute Provence, la terre qui a inspiré les livres de Jean Giono. Entre chemins caillouteux, Montagne de Lure, garrigue, champs et bosquets, on marche sur les trace de l’auteur de L’Homme qui plantait des arbres, aussi surnommé le voyageur immobile. L’occasion parfaite pour reprendre le temps de lire, d’observer et surtout de ralentir : notre leitmotiv de cet hiver.
Ce topo en un coup d'oeil
Pour y arriver : Prendre un train depuis votre ville jusqu’à Marseille, puis un TER de la région PACA jusqu’à Manosque-Gréoux (1h20).
Pour repartir : Prendre le bus 470 arrêt « Village » jusqu’à « Halte routière » à Manosque (1 heure). Attention, il n’y en a qu’un par jour à 6h46 du mat’
- Une bonne paire de chaussure de rando
- Une gourde
- Des bâtons
- Crème solaire 50 (ça tape le sud)
Jean Giono, l’auteur parfait pour ralentir
Un voyage dans les traces de Jean Giono, c’est celui des pas lents, des collines sèches, des plateaux battus par le vent, des villages isolés. Une Provence rude, engourdie, parfois rugueuse, toujours vivante. L’auteur provençal surnommé le voyageur immobile parle de la terre, du travail, de la solitude, de la communauté. Il parle surtout du temps. Celui que l’on sent passer. Celui qu’on ne maîtrise pas. Lire Giono aujourd’hui, c’est accepter de ralentir. Marcher sur ses traces, c’est comprendre que ses livres sont nés dehors, dans les chemins, dans l’observation patiente du paysage.
Giono n’a jamais vraiment écrit des itinéraires. Il a écrit des territoires. Il n’a jamais situé précisément ses histoires. Mais grâce à ses descriptions, qui sentent les oliviers, le thym et le romarin, on peut à chaque fois s’imaginer de quel village il parle. Ce n’est pas une randonnée littéraire au sens strict. C’est une marche pour comprendre comment un paysage peut produire une œuvre. La suite se fait à pied. Lentement. Comme il l’aurait sans doute aimé.
« Le soleil n’est jamais si beau qu’un jour où l’on se met en route. »
— Jean Giono, Les Grands Chemins
Jour 1 : de Manosque à Forcalquier
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Dans les pas du Hussard sur le toit
Le paradis selon Jean Giono, c’est une bâtisse remplie de livres et perdue au milieu d’une forêt. Aussi simple que ça. D’ailleurs, il y a vécu, entouré de sa famille, au cœur de Manosque. Le Paraïs, la maison de Jean Giono de 1930 à 1970, est le point de départ parfait de notre pèlerinage qui aurait pour mots-clefs : contemplation, ressentir et prendre le temps. Après avoir ressenti Manosque en flânant dans les ruelles étroites du quartier des arts, il est maintenant temps de la quitter.
Partir de Manosque dans les Alpes provençales à pied, c’est entrer progressivement dans l’univers de Jean Giono. La ville laisse vite place à des jardins. Puis le chemin prend le relais. Le paysage se dépouille. Il faut accepter de ne plus être pressé.
Dans le livre Le Hussard sur le toit, les déplacements sont toujours nécessaires. Angelo Pardi, officier italien, fuit le choléra et avance parce que la situation et le terrain l’exigent.
« La femme lui montra sa route qui, de l’autre côté de la vallée, montait dans les chênaies. »
— Le Hussard sur le toit, Jean Giono, 1951
Ici aussi, le chemin monte. Par paliers. Sans brutalité. Il impose un rythme, pas une performance. Chemins caillouteux, pistes larges, sentiers plus techniques. Rien d’excessif. Mais un relief qui oblige à régler son pas. À écouter son souffle. À composer avec le terrain. Les murets de pierres sèches bordent le chemin. Ils soutiennent la terre et abritent une vie invisible. Dans les interstices, plantes et insectes trouvent refuge. Le paysage ne s’impose pas. Il se laisse observer.
À Saint-Michel-l’Observatoire, on lève enfin la tête. Les coupoles blanches surgissent sur la colline. Le Chemin des Étoiles rappelle que se déplacer, c’est aussi s’orienter. Lire le paysage. Comprendre où l’on se situe. Plus loin, la route ondule doucement vers Forcalquier. Villages discrets, vallons cultivés, chênaies. Dans le roman, Angélo avance souvent sans certitude, guidé par le terrain plus que par un plan. L’arrivée à Forcalquier se fait par le haut. Sans emphase. Une ville posée sur son plateau. Après la traversée, rien à conquérir. Juste le sentiment d’avoir pris le temps. D’avoir été à la hauteur du chemin.
- Où dormir ? Au gîte la Blancherie, un ancien corps de ferme situé au bout d’une longue allée de pins et entouré de 6 hectares de nature où l’on profite de la cheminée en hiver et de la terrasse l’été.
- Où manger ? Au Bel écrin, pour sa terrasse arborée, ses jolies assiettes et sa cuisine italienne faite maison.
- Livre de Giono à embarquer : Le Hussard sur le toit




Jour 2 : de Forcalquier à Saint-Étienne-les-Orgues
Dans les pas d’Un Roi sans divertissement
On quitte Forcalquier par le haut. Très vite, la ville disparaît. Le chemin s’élève doucement. Le paysage se durcit. Les Mourres surgissent sans prévenir. Formes minérales, presque hostiles. Rien de décoratif. Ici, la nature n’amuse pas. Elle observe. Elle laisse faire.
Dans Un roi sans divertissement, roman le plus noir de Jean Giono, il est question d’une enquête et d’un tueur en série qui amène ses victimes dans un arbre. En revenant de la guerre, Jean Giono est traumatisé, mais même là, la nature ne le fuit jamais vraiment. Il y décrit les hauts pays comme des lieux où l’ennui devient dangereux. Là où l’homme, privé de distractions, se retrouve face à lui-même et à ses pires démons.
La montée vers la montagne de Lure suit cette logique. Le chemin ne brusque pas, mais il insiste. Le silence s’installe. Le regard se resserre. Il n’y a rien à faire d’autre que marcher. À mesure que l’on avance, le paysage se vide. Plus nu. Plus rude. La nature reste belle, mais sans complaisance. Comme dans le roman, elle ne juge pas. Elle encadre.
« On ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que l’élégance exquise du plumage de la pintade est inutile. Ceci est tout à fait à part. J’ai eu envie de le dire, je l’ai dit. »
— Jean Giono, Un Roi sans divertissement
L’arrivée à Saint-Étienne-les-Orgues marque un seuil. On quitte les collines pour les hauts pays. La marche a changé de ton. Le décor aussi.
- Où dormir ? Dans une chambre d’hôtes du domaine de la Campagne de Pré Grand. Un mas en pleine nature à deux pas du village de Saint-Étienne-les-Orgues
- Où manger ? Dans le restaurant D’ici et d’ailleurs, pour sa terrasse qui donne sur la place du village, sa cuisine maison
- Livre de Giono à embarquer : Un Roi sans divertissement






Jour 3 : De Saint-Étienne-les-Orgues à Saumane
Dans les pas des Grands Chemins
On quitte Saint-Étienne-les-Orgues en rejoignant rapidement le Sentier de Grande Randonnée de Pays (GRP) Tour de la montagne de Lure. Le sentier s’éloigne sans brutalité. La montagne reste derrière soi. Devant, le paysage s’ouvre et s’allège. La marche traverse une garrigue vivante : thym, genévriers, pierres claires, odeurs sèches portées par le vent. Les reliefs s’adoucissent. Les lignes s’étirent. Le regard porte plus loin. Le passage par Lardiers marque une respiration.
Petites exploitations, cultures soignées, souvent en agriculture biologique. Ici, la terre n’est pas décorative : elle est travaillée, habitée, entretenue. La marche suit ce rythme rural, discret mais constant.
Dans Les Grands Chemins, Giono parle de son rapport à l’instant, au moment présent. Giono que l’on surnomme aussi le voyageur immobile, arrive en peu de mots à donner sa recette du bonheur.
« On s’aperçoit qu’en temps ordinaire on a à portée de la main des petits riens qui sont tout. La sécurité ne réjouit pas. Ce qui compte, pour le bonheur, c’est de tout remettre en question. »
— Les Grands Chemins, Jean Giono, 1951
Cette étape avance ainsi. Sans événement spectaculaire. Mais jamais monotone pour qui sait observer, sentir et apprécier. Le paysage accompagne le marcheur, sans chercher à l’impressionner. Saumane apparaît finalement, posé en retrait. Un village discret. Une halte plus qu’une fin. On y arrive naturellement, comme si le chemin avait simplement décidé de ralentir.
- Où dormir ? Dans une chambre d’hôte du Gîte de l’Ourdissoir, légèrement en dehors du village de Saumane, perdu au milieu de la campagne provençale, où vous serez accueilli par Marie-Laure et Jean.
- Où manger ? Au bistrot de Lardiers pour son généreux menu unique préparé à base de produits frais.
- Le livre de Giono à embarquer : Les Grands Chemins




Jour 4 : De Saumane à Ongles
Marcher Pour que ma joie demeure
Marcher ici n’a rien d’efficace. Le GRP du Petit tour de la montagne de Lure, au départ de Saumane, ne cherche ni la ligne droite ni le rendement. Il accepte les détours, les replis, les hésitations. Garrigue, champs, bosquets : rien n’est spectaculaire, tout est suffisant. On avance pour rien, donc pour l’essentiel.
« La jeunesse, c’est la joie. Et la jeunesse, ce n’est ni la force, ni la souplesse, ni même la jeunesse, comme tu disais : c’est la passion pour l’inutile. »
— Pour que ma joie demeure, Jean Giono, 1935
L’inutile prend de la place. Le pas se règle tout seul, l’esprit vagabonde. On pense à l’arrivée, bien sûr — mais sans hâte. Arriver, c’est refermer quelque chose. Terminer une étape, c’est aussi perdre ce mouvement continu, ce temps suspendu où l’on n’est encore nulle part.
Quand Ongles apparaît, le sentiment est partagé. Soulagement d’atteindre le village. Légère mélancolie aussi : le chemin, lui, va s’arrêter là. Ongles ne promet rien, et c’est précisément ce qui en fait un bon point de chute. Un lieu simple, presque en retrait, où l’on mesure que marcher, parfois, valait plus que d’arriver.
- Où dormir ? Dans une chambre d’hôte de l’Arbre d’Alice, un gîte provençal situé sur les contreforts de la montagne de Lure avec vue sur les collines environnantes.
- Où manger ? Au Café La Tonnelle qui sent bon la daube dès l’entrée. Ici, c’est simple, efficace et fait maison. Bonus sympa : la cheminée.
- Le livre de Giono à embarquer : Que ma joie demeure



Jour 5 : De Ongles à Banon
Dans les pas de Regain
Dernière étape. Entre Ongles et Banon, rien de spectaculaire. Et c’est justement ce qui compte. Des terres ouvertes, des bois clairs, des chemins qui semblent faits pour durer plus que pour impressionner. Le paysage de la trilogie de Pan (Colline, Un de Baumugnes, et Regain) est là : un pays rude mais habitable, exigeant mais fidèle. Cette dernière marche parle du retour à l’essentiel. À la terre qu’on travaille. Au temps long. À l’amour aussi, discret, jamais démonstratif, mais nécessaire pour que quelque chose vive et revive.
« Les labours d’automne ont commencé ce matin. Dès le premier tranchant de l’araire, la terre s’est mise à fumer. »
— Regain, Jean Giono, 1930
Dans Regain, il ne s’agit pas de conquérir, mais de recommencer. Rebâtir. S’attacher. Accepter de dépendre d’un sol, d’un autre, d’une saison. En marchant, une tension s’installe. L’envie d’arriver, oui. Et en même temps, la lucidité : arriver, c’est fermer un chapitre. Mettre fin à un rythme. Quitter une manière d’être au monde, plus lente, plus attentive. Le dernier jour n’est jamais neutre.
« Le vent soulève le ciel comme une mer. Il le fait bouillonner et noircir, il le fait écumer comme les montagnes. »
— Regain, Jean Giono, 1930
Banon apparaît enfin. Village vivant, travaillé, ancré. Ici, le chemin s’arrête, mais l’élan demeure. Giono n’aurait sans doute pas cherché une fin plus nette : un lieu où la terre, le geste et la culture continuent, simplement. Sans promesse. Mais avec de quoi recommencer.
- Où s’arrêter ? La librairie Les Bleuets à Banon, plus grande librairie indépendante et rurale de France, vaut le détour. On y trouve tous pleins de recueils autour de Giono.
- Où manger ? Au restaurant Les voyageurs à Banon, pour sa terrasse à côté de la fontaine et ses belles planches de produits locaux.
- Où dormir ? À la Chambre d’hôtes La Maison Haute, chez Françoise avec son beau jardin et sa jolie vue sur les toits de Banon.
- Le livre de Giono à embarquer : Regain

