Rencontre avec Luc Moreau, le glaciologue qui mesure le glacier d’Argentière à Chamonix

Un tiers des glaciers classés au patrimoine mondial de l’humanité n’existeront plus en 2050 a annoncé l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) ce jeudi 3 Novembre 2022. Tous les glaciers du monde diminuent. Essentiels à notre vie sur Terre, les glaciers concentrent près de 70% de l’eau douce de la planète sous forme solide. Ils jouent un rôle majeur dans l’approvisionnement en eau de la moitié de la population mondiale, tant pour les usages quotidiens, que pour l’agriculture ou la production d’électricité (Le Monde). Chez Chilowé, on est persuadés que pour protéger, il faut connaître. Savez-vous comment se mesure un glacier ?

Voyage au centre de la Terre – © Luc Moreau

On a eu la chance d’échanger avec Luc Moreau, glaciologue qui réalise les mesures du glacier d’Argentière dans le Massif du Mont Blanc depuis plus de 35 ans. C’est le seul glacier au monde que l’on mesure en continu toute l’année, en surface et par dessous grâce à une roue de vélo. On vous invite en voyage en glacier inconnu !

Luc, qui es-tu ?

« Comme beaucoup, je suis passionné des secrets de la nature et de la glace. Je suis géographe devenu glaciologue et accompagnateur en moyenne montagne. Je mesure la dynamique des glaciers et de l’eau qui circule en dessous l’été. En 2005, je suis devenu membre associé de l’équipe de recherche du Laboratoire Environnement et Dynamique des Territoires de Montagne (EDYTEM, CNRS). Mon travail est de mesurer, observer, enseigner et vulgariser. »

Luc Moreau en bleu de travail – © Chamonix.net

C’est quoi un glacier ?

« Un glacier c’est une masse qui se forme par les couches de neige accumulées. Comprimée sous le poids des couches supérieures, la neige expulse progressivement l’air qu’elle contient, se soude en une masse compacte et se transforme en glace imperméable. Il existe deux types de glaciers : des glaciers froids à température négative et collés au rocher, et des glaciers tempérés à 0°C, qui glissent. Parmi eux, on retrouve toutes les formes possibles, les glaciers de vallée en montagne (comme celui d’Argentière) ou les calottes glaciaires. 98% de la glace du monde est contenue dans deux calottes glaciaires : celle de l’Antarctique et celle du Groenland. Mais c’est en montagne que l’intérêt des glaciers a grandi car ils sont tout près des populations donc l’impact est direct. On compte près de 220.000 glaciers de montagne dans le monde dont 4000 dans les Alpes et 90 dans le massif du Mont Blanc. Le plus grand et le plus fameux de ce massif est celui de la Mer de Glace avec ses 11 kilomètres de longueur et 30 km². »

Beauté glaciaire – © Luc Moreau

Comment évoluent les glaciers ?

« Dans les années 70-80, les glaciers du massif du Mont Blanc ont grandi car les hivers ont été bien enneigés et les étés frais. Le mouvement s’est inversé depuis les années 90. Quand le glacier perd du volume, le glacier perd de la vitesse, il perd de la longueur (et inversement dans le cas d’une augmentation de volume). C’est mécanique. Cette année 2022, les glaciers ont fondu 3 fois plus que 2020 ! Le glacier est fabriqué par le climat et disparaît par le climat. Le climat est sournois, lent, quasi invisible à l’œil nu mais les glaciers rendent visible cette évolution. »

mer de glace
AVANT, 1915 – © Luc Moreau
APRÈS, 2015 – © Luc Moreau

Comment mesure-t-on un glacier ?

« La mesure reine c’est la variation annuelle de volume du glacier. C’est comme un compte en banque, on mesure les recettes (la neige qui tombe en hiver) et les dépenses (la glace qui fond en été), puis on fait « le bilan de masse » chaque année. Tous les glaciologues du monde font au moins cette mesure car ce bilan de masse est relié au climat de l’année. C’est la masse qui va gérer la vitesse du glacier et donc sa longueur. Et on parle d’eau perdue ou gagnée par le glacier. Cette année 2022 on a battu tous les records de fonte avec très peu de neige et une intense canicule… Nos glaciers ont perdu en moyenne 4 mètres de glace répartie sur toute la surface du glacier. »

À quoi sert la roue de vélo sous le glacier d’Argentière ?

« En 1972, EDF creuse des galeries sous le glacier d’Argentière afin de capter l’eau de fonte. Sous 100 mètres de glace, on découvre une cavité de décollement du glacier sur son lit rocheux. Robert Vivian, mon professeur, géographe mais glaciologue de « cœur », réfléchit avec EDF à cet instrument : une roue de vélo sous le glacier d’Argentière est posée. La roue est entraînée par la masse de glace en mouvement. Depuis mon arrivée en 1987, je mesure la vitesse de rotation de la roue, donc la vitesse du glacier. J’étudie la relation entre la masse qui glisse et l’eau qui intervient sur la vitesse de glissement. Tout est interconnecté ! »

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Quel rapport entre l’eau et la masse justement ?

« En fait, on a découvert grâce à la longue série de mesures de la roue qu’il y avait une relation intime entre les circulations d’eau et la vitesse de glissement du glacier. Cette eau sous glaciaire d’Argentière est récupérée dans le barrage d’Émosson et représente près d’un tiers du volume d’eau du barrage. Puis cette eau est utilisée à des fins de production d’énergie. »

Barrage d’Émosson – © Finhaut

Un message à faire passer ?

« L’eau c’est la vie, la santé ! Les glaciers alpins, ce n’est pas qu’un décor naturel, c’est la ressource en eau de nos rivières, de nos nappes phréatiques, de nos robinets, de notre agriculture, de notre production d’énergie jusqu’au refroidissement de nos centrales nucléaires. L’eau c’est aussi notre paysage, la beauté de la nature que l’on recherche aussi pour notre bien-être et notre santé mentale. On se doit de garder le contact avec ces jardins naturels car c’est grâce à cette nature et ces glaciers que l’on vit. Tout est lié : les glaciers, la flore, la végétation, la faune, les humains, l’eau.

On peut encore préserver une bonne partie de cette nature et sûrement 30% de nos glaciers si on s’y met tous par toutes nos petites actions d’économie d’eau et d’énergie, par des petits pas qui deviendront des grands pas. J’aime cette phrase de Victor Hugo : « C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas ». Alors ne restons pas de marbre. »

Pour en découvrir un peu plus sur les glaciers, n’hésitez pas à vous procurer le livre Dans les secrets de la Mer de Glace disponible directement sur le site de Luc Moreau.

Luc Moreau livre

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