Urgence climatique : faut-il se mettre sur la gueule ?

“Drôle” d’époque. Mercredi 24 février, la guerre redébarque en Europe. Dimanche 27, Poutine nous fait le coup de la menace nucléaire. Lundi 28, le GIEC nous dit que la moitié de l’humanité souffre déjà du changement climatique. Et nous, au milieu de tout ça ? Une partie de notre esprit est à Marioupol sous les bombes, une autre aux Maldives bientôt sous les eaux, tandis que la dernière est focus sur les injonctions que nous nous donnons nous-même au quotidien : manger de saison, s’habiller local, se déplacer avec frugalité etc.

Un bon pote, c’est un pote qui pose les bonnes questions ©Bon Pote

Pour ceux qui le font déjà, vous connaissez les nœuds au cerveau qu’implique une consommation “responsable”. Bio, végan, frugale, sans huile de palme, sans avion : la liste est longue, la perfection inatteignable, les prises de tête infinies. Mais alors que nous étions jusqu’à présent limités à nous auto-fliquer, j’ai l’impression qu’on s’autorise de plus en plus à juger si nos proches, nos collègues ou le reste du monde font également leur part du boulot. Et je n’arrive pas encore à savoir si c’est une bonne chose ou pas.

Direction : Ibiza

Nous (Alice et Thibaut + Titouan, 1 an) habitons en Bretagne et l’hiver y a été vraiment pourri. Après quelques mois sans beaucoup de lumière, on a voulu aller chercher le soleil là où il est début mars. Pas question d’envoyer 2 tonnes de C02 chacun dans l’atmosphère en allant faire 10 jours de windsurf aux Antilles. 2 T, c’est l’objectif individuel annuel vers lequel nous devons tendre avant 2050 pour maintenir l’augmentation de la température mondiale à un niveau inférieur à 2°C. Aujourd’hui en France, on tourne autour des 10T par an et par personne.

La Isla Blanca, à 8h de ferry de Barcelone ©Slow Ibiza

Alors direction les Baléares, comme Jean-Michel Blanquer ! On a fait semblant d’ignorer les vols à 300 euros l’A/R pour 3 et on a exploré les alternatives. Sympa : train de Vannes à Barcelone via Paris (11 heures) puis ferry jusqu’à Formentera et Ibiza (8 heures). Moins sympa : budget multiplié par 3. Mais alors qu’on considérait cette démarche comme tout à fait personnelle, j’ai observé un truc étrange : nous ne pouvions parler de notre destination de vacances sans nous justifier dans la foulée en expliquant que nous ne nous y rendions surtout pas en avion. Que signifie cette auto-censure ? Est-elle normale ? Souhaitable ? Inquiétante ?

Bienvenue dans l’ère du bashing

En 2018, on est nombreux à avoir appris comment dire “honte” en suédois. Avec le Flygskam – la honte de prendre l’avion – on a découvert que certains de nos comportements de consommateurs, nocifs pour la planète, pouvaient générer ce sentiment pénible vis à vis d’autrui. Ce n’était que le début ! En nommant la honte, elle s’est immiscée dans d’autres domaines : c’est clairement beaucoup moins évident aujourd’hui de revendiquer une virée shopping chez Zara ou de commander une entrecôte droit dans ses bottes.

J’offre un verre à celle ou celui qui me décrypte ce “😜”

Mais une pratique sur les réseaux sociaux est en train de donner une nouvelle dimension à tout ça : le bashing, ou dénigrement. Sur le sujet de l’avion, Thomas Wagner (Bon Pote) est particulièrement actif. Véritable sniper sur Linkedin, son comportement m’a interpellé ces derniers mois, quand je l’ai vu défoncer les digital nomads ou les influenceurs, autant par ses posts, ses articles que ses commentaires. Qu’on aime son approche “si vous n’êtes pas d’accord avec moi, vous êtes l’ennemi de la planète” ou qu’on la déteste, la qualité de ses contenus est indéniable et sa capacité à générer des débats est impressionnante.

Une nouvelle forme de dictature ? 

Bon Pote n’est pas un exemple isolé ; les réseaux sociaux sont remplis de commentaires qui invectivent des auteurs de posts sur leurs comportements de globe-trotteurs, viandards ou fashion victims. L’influenceur Guillaume Ruchon s’est notamment fait allumer par sa communauté récemment, quand il est parti à Dubaï pour une marque d’appareil photo. Il a finit par devoir se justifier, expliquant que le projet initial était de visiter une partie de sa famille qui habite sur place. Globalement, les membres de la brigade du kiff sont non seulement de plus en plus nombreux mais surtout de plus en plus vindicatifs. Ça me fait flipper car ça vient alimenter cette impression qui plane depuis plusieurs années, que la crise environnementale va être le prétexte à l’émergence d’une nouvelle forme de dictature.

La question, elle n’est pas si vite répondue !

Ce bashing sur les réseaux sociaux réveille des réflexes de dénonciations qui rappellent de mauvais souvenirs. Alors qu’un Poutine vert à l’Elysée me fait déjà très peur, un flicage des citoyens par les autres me terrorise encore plus. Aujourd’hui, on s’échange des noms d’oiseaux sur les réseaux… que se passera-t-il quand des lois d’exceptions portant sur l’écologie viendront réguler notre quotidien ? Se fera-t-on dénoncer par son voisin pour avoir pris la voiture trois fois dans la semaine ou pour avoir fait cuire des côtelettes sur son barbecue ?

La fin justifie les moyens

Les algorithmes des réseaux sociaux créent des bulles d’informations numériques. On le sait notamment depuis l’élection de Trump, que beaucoup n’avaient pas vue venir car personne sur leur feed n’avait l’air de le supporter. Concrètement, les contacts et les infos qui nous sont “poussés” pensent à peu près comme nous. Si vous vivez dans la même bulle d’info que la mienne, vous avez sans doute du mal à comprendre les opinions et les comportements de ceux qui n’ont pas l’air d’avoir compris que “notre maison brûle” déjà.

À quand un live du Monde sur l’urgence climatique ?

Ils sont pourtant nombreux, et le bashing est une manière de réveiller ceux qui sont encore trop loin dans leur prise de conscience de l’urgence environnementale. Je n’ai pas pris le temps de contacter Bon Pote pour écrire cet article, mais je suis à peu près sûr qu’il m’aurait répondu : “on n’a pas le temps d’attendre que tout le monde fasse sa petite révolution par soi-même, il faut utiliser tous les leviers à disposition ! Pas grave s’il faut en secouer certains plus violemment que d’autres.” Bref, le bashing est un moyen d’action, et la fin justifie sans aucun doute les moyens.

Et Chilowé dans tout ça ? 

Chez Chilowé, on est persuadés d’un truc : personne n’a envie qu’on lui dise comment il doit bouffer, s’habiller, se déplacer ou s’informer. On ne pense pas que ça soit notre rôle de donner des leçons ou de distribuer des paires de baffes. Mais c’est surtout parce qu’on s’adresse à une audience déjà sensible aux comportements qu’un consommateur doit adopter sur une planète qui n’a jamais eu autant besoin qu’on en prenne soin ! Notre rôle est de vous inciter à vous poser des questions, sans asséner des réponses définitives.

Poser des questions et partager des idées, avec sérieux, sans se prendre au sérieux

Alors ok, nous devons tous changer pas mal de choses dans notre quotidien, et plutôt rapidement. Mais pour être ancrés durablement, on est persuadés que ces changements doivent être initiés volontairement, après un déclic qu’il nous appartient (avec d’autres acteurs) de provoquer chez nos lecteurs. Pour ça, on pense qu’il faut parler au cerveau gauche et au cerveau droit : donner des infos tangibles et créer de l’émotion. On a choisi l’humour et la légèreté, car on pense que ce sont des leviers super puissants pour initier des prises de conscience sans donner de leçon.

Mais en lisant Bon Pote et d’autres, on se pose quand même des questions : devant l’urgence, est-ce que tout ça est suffisant ? Est-ce qu’on ne devrait pas faire plus ? Doit-on faire évoluer notre ton pour mieux inciter à l’action ? On est preneurs de votre avis pour faire avancer le Schmilblik !

Thibaut alias Toucan Loufoque – thibaut@chilowe.com

Es Vedrà, à Ibiza : la légende dit qu’il y a une base extraterrestre sous l’île. ©Alice Lorenz

PS : finalement, la météo est assez aléatoire aux Baléares début mars ! Mais il n’y a pas grand monde et, quand il fait beau, c’est le paradis de la rando. Quant aux 4 jours de voyage A/R (train + ferry) avec un enfant de 1 an, ça passe crème. Surtout, ça permet d’embrasser à nouveau les notions de distance, de réaliser que ce n’est pas si naturel que ça de changer de bouffe, de langue et de paysages en moins de 2 heures de vol.

Vous en voulez encore ?