Tribune : La montagne, la gravir sans l’aggraver

Chilowé a co-signé avec plus de 300 acteurs économiques, habitants et pratiquants de la montagne, une tribune exprimant leur « reconnaissance à ceux qui se mobilisent pour défendre ce qui peut encore être sauvé ». Cette tribune traite de l’avenir de la montagne, notamment au moment où se jouent à la Clusaz la création de la retenue collinaire ou l’abattage de 200 bouquetins dans le Bargy… On souhaitait la partager avec vous.

C’est l’automne, dans les montagnes et jusqu’en ville, les échos de désaccords, de résistances et de conflits résonnent. Les uns veulent construire, les autres veulent protéger ; l’avenir de la montagne est en train de se jouer.

Qui sommes-nous ?

Nous sommes des montagnards d’origine ou d’adoption, actrices et acteurs du tissu économique, pratiquants attachés à ces grands espaces sauvages ; nous sommes les habitants de cet écosystème sauvage à l’équilibre précaire mis en danger par les activités humaines.

Cette tribune est écrite depuis Annecy (Haute-Savoie) et se répand partout où résonnent en ce moment les noms de Beauregard, de Cenise, du Danay ou du Semnoz. Notre propos s’adresse à toutes les montagnes, et surtout à celles et ceux qui les façonnent, par leurs actions de tous les jours et leurs décisions engageant l’avenir. En cherchant à réfléchir ensemble et avec bon sens, voici les réflexions que nous souhaitons partager et les questions que nous souhaitons poser.

Quel avenir pour nos montagnes ?

En cherchant à réfléchir ensemble et avec bon sens, voici les réflexions que nous souhaitons partager et les questions que nous souhaitons poser :

  • Nous avons bien profité de tout ce que la montagne nous a donné depuis une soixantaine d’années. Nous avons tous des souvenirs inoubliables sur un télésiège, une piste bien damée ou une terrasse d’altitude et nous sommes nombreux, à avoir bénéficié de l’essor économique phénoménal lié à l’or blanc.
  • Nous sommes conscients que cette activité économique remarquable est toujours un moteur pour les départements de montagne, un employeur direct et indirect majeur et une force structurante essentielle pour nos territoires. Il est tout à fait logique que l’aménagement de la montagne soit au cœur de nos réflexions. Mais de quel aménagement s’agit-il ?

Écrivons un nouveau chapitre

Nous sommes convaincus que le modèle d’aménagement d’hier ne peut plus être la réponse aux questions d’aujourd’hui et aux enjeux de demain.

Toujours plus de parkings, toujours plus de remontées mécaniques, toujours plus d’infrastructures, toujours plus de retenues collinaires pour toujours plus de neige artificielle, nous pensons que ce modèle est désormais obsolète.

Ce mode de fonctionnement, aussi efficace fut-il ces dernières décennies, ne peut plus apporter les mêmes résultats.

Nous sommes reconnaissants aux femmes et aux hommes qui se mobilisent et nous mobilisent pour défendre ce qui peut encore être sauvé. Et nous saluons les communes et collectivités pionnières qui innovent et nous guident vers un tourisme durable et résilient, porteur d’autres espoirs et conquêtes.

C’est probablement en protégeant cette montagne et sa nature que nous trouverons les clés des modèles économiques de demain, des nouvelles voies où nous engager avec confiance vers d’autres sommets que ceux que nous avons déjà conquis…

Nous sommes présents, concernés et motivés pour collectivement ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire de la Montagne et l’Homme et imaginer, ensemble, le futur des stations et des sports d’hiver.

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La Montagne & l’Homme

Pour finir voici une fable que nous avons imaginée, dans laquelle la chaîne des Aravis elle-même prend la parole, voilà ce qu’elle aurait à nous dire en ce moment, espérant que de ses observations naisse une sage discussion. 

Mes premiers souvenirs ont des millions d’années,
Quand j’étais archipel et fille de Pangée.
Je n’étais pas montagne, et tu n’étais pas né,
Le déséquilibre nous était étranger.

Depuis le Jurassique à mes premiers reliefs,
À m’élever de pics et de sommets en chaîne,
J’ai vu naître et grandir d’innombrables espèces,
D’abord les dinosaures et toi, l’espèce humaine.

Grimpant et conquérant de mes plus hauts cailloux,
Animé par le ciel, le piolet et la sueur,
Tu m’as donné ton nom*, tes rêves les plus fous,
Et je t’ai inspiré des sommets de labeur.

Tu as tout exploité, tu as été partout,
Faisant tourner sans cesse tes câbles et moteurs,
Tu as modifié, adapté et surtout,
Oublié tes racines pour des fruits prometteurs.

Tu étanches ta soif de profit et progrès,
Détruis ton habitat sans même un petit doute,
Broyant les terres et bois, le calcaire et le grès,
Bousculant le vivant jusqu’à sa dernière goutte.

Armé de tes canons et projets d’avenir,
Persuadant ta raison que c’est la bonne route,
Tu confonds l’horizon avec le souvenir,
Marchant à reculons, et ce quoi qu’il en coûte…

À peine 10 000 ans que mes flancs tu habites,
Un petit chatouillis dans mes millions d’années.

Mais depuis quelques temps, tu t’entêtes et t’agites
Comme si tu te savais déjà condamné ?

Avant qu’il soit trop tard, j’implore ta patience
Que nous levions la tête et rouvrions les yeux,
Et d’un nouveau regard, retrouvions l’évidence
De construire ensemble le juste et l’harmonieux.

*Aravis signifient les Ancêtres.

Vous en voulez encore ?