Aller à un mariage à Marrakech sans avion ni voiture : une bonne idée ?

Tout ça commence par une histoire d’amour et de papillons dans le ventre. Nos amis rêvent de se dire oui pour la vie, en rassemblant les gens qu’ils aiment pour en être les témoins. Ils vivent à Casablanca, la moitié de leurs proches vit au Maroc, le rendez-vous est fixé fin septembre dans un lieu paradisiaque près de Marrakech. Une prolongation bienvenue des vacances d’été, à 3h de vol de la maison. Mais au moment d’acheter les billets d’avion sur internet pourtant, je commence à avoir des sueurs froides et à ouvrir des onglets dans tous les sens…

Cartes ferroviaires de l’Espagne et du Maroc, simulateur d’émissions de CO2, calendrier, compte bancaire, planificateur d’itinéraire à vélo : j’y pioche tout un tas de chiffres avec lesquels je passe quelques soirées à remplir un bon vieux tableau Excel. Une semaine plus tard, ma décision est prise : j’irai à Marrakech en train, en ferry et à vélo. C’est une belle idée à la con mais l’aventure… c’est l’aventure. Ça faisait quelque temps que je n’avais pas ressenti son appel aussi intensément : un mélange d’appréhension et d’excitation qui relègue tout le reste au second plan.

Plus c’est long, moins c’est simple

La première étape, c’est de déterminer par où passer ! Globalement, on peut voyager en train de Vannes à Marrakech tout du long, sauf sur un tronçon de 200 km pour rejoindre Tarifa, sur le détroit de Gibraltar, depuis Séville ou Malaga. J’ai choisi de parcourir ce tronçon à vélo et comme j’avais également envie d’aller rouler sur les pistes du Maroc, j’ai décidé – au doigt mouillé – de pédaler de Meknès à Marrakech. 

Casablanca – Tanger : embarquement imminent

Pour résumer, voici l’itinéraire que j’ai suivi à l’aller : 

  • 🚆 Vannes > Paris > Marseille > Madrid > Malaga (2890 km)
  • 🚲 Malaga > Tarifa (200 km)
  • ⛴️ Tarifa > Tanger (32 km)
  • 🚆 Tanger > Kénitra > Meknès (340 km) 
  • 🚲 Meknès > Khénifra > Marrakech (450 km)
Le détroit de Gibraltar : 15 km qui séparent l’Europe de l’Afrique

Au retour, j’ai fait au plus rapide en prenant un maximum le train : 

  • 🚆 Marrakech > Casablanca > Tanger (590 km)
  • ⛴️ Tanger > Tarifa (32 km)
  • 🚲 Tarifa > Xérès > Séville (210 km)
  • 🚆 Séville > Madrid > Gérone > Paris > Vannes (2670 km)

6500 km au total, avec 45h de train, 3h de ferry et 43h à vélo. L’avion a ses travers, mais c’est quand même magique de se dire qu’il m’aurait permis de faire l’aller/retour depuis Nantes en moins de 6h sans avoir à utiliser autant de crème pour soulager mes petites fesses.

Plus c’est long, plus c’est long

Je suis parti de la maison pendant 2 semaines complètes. En utilisant l’avion, Alice ma femme ne s’est absentée que quelques jours et on a pu faire garder notre fiston par les grands-parents pendant ce temps-là. Bref, l’aller m’a pris 6 jours complets : j’ai quitté Vannes un samedi aprem et je suis arrivé à Marrakech le vendredi soir d’après… pile à l’heure pour le couscous. Je suis reparti après 4 jours sur place ; le voyage retour ne m’a pris “que” 3 jours et demi que j’aurais pu réduire à 2 jours en prenant un BlaBlaCar entre Tarifa et Séville (2h de route Vs 1 jour et demi à vélo). 

Devant la gare de Marrakech avec tout le barda

Tout ça peut paraître exorbitant, voire rédhibitoire pour quiconque voudrait se lancer à son tour. Effectivement, il faut pouvoir se dégager du temps : je suis à mon compte et j’avais anticipé mon absence en prévenant toutes les personnes avec qui je travaille que je partais sans ordinateur. Le fait d’avoir un/ des enfants complique également un peu les choses mais là aussi, un peu d’anticipation et la chance d’avoir des proches disponibles vient faciliter l’opération. Enfin, quel luxe de s’offrir autant de temps (45 heures de train, 40 heures à vélo) pour regarder défiler les paysages, bouquiner, écouter de la musique et des podcasts, penser à ses projets, pioncer ou simplement ne rien faire (j’ai beaucoup pratiqué les deux derniers). 

Plus c’est long, plus c’est cher

En choisissant cette option de transport, je n’ai fait ni le choix de l’économie de temps, ni celui de l’économie d’argent. L’A/R Nantes – Marrakech en avion coûtait moins de 200€ tandis qu’au total, les billets pour les 12 trains (acheté via Trainline pour l’Espagne et l’ONCF pour le Maroc) et les 2 ferrys (via Ferryhopper) que j’ai empruntés m’ont coûté 700€ tout pile. J’ai découvert un peu trop tard que j’aurais pu faire au moins 150€ d’économie en achetant un pass Interrail pour 4 jours sur 1 mois (185€) auquel s’ajoutent des frais de réservation pour la plupart des trains. Sans compter que le site Interrail facilite vachement la planification du voyage et des correspondances ! 

La bête

J’ai limité le reste du budget en achetant très peu de matériel et en trouvant les options les plus économiques pour manger et dormir sur la route. Pour le miam-miam, toujours éviter les gares et leurs alentours sous peine de se faire aligner sur les prix… Pour le dodo, j’ai contacté un maximum de membres de la communauté cycliste Warm Showers et j’ai pu me faire héberger 3 nuits en Espagne en faisant de chouettes rencontres. Je m’y suis pris à l’avance car ça ne fonctionne pas très bien au pied levé. J’ai également dormi sur le sol d’un boui-boui dans un bled en plein désert au Maroc, ce qui a été de loin la nuit la plus mémorable de cette aventure. Pour le reste, j’ai utilisé mon téléphone pour trouver des chambres ou des dortoirs pas chers dans les villes où je débarquais. Au total, je dirais que j’ai facilement dépensé une trentaine d’euros par jour pour dormir et me nourrir (très important de beaucoup manger à vélo). 

Tarifa : la Mecque européenne de la planche et du kite un jour de pétole

Plus c’est long, plus il faut de matos

Après avoir dépensé autant pour le train, pas question de dépenser quoi que ce soit en matériel neuf pour le vélo. Il m’a quand même fallu m’équiper d’une housse dans laquelle le ranger après avoir démonté les deux roues, obligatoire pour tous les trains que j’ai empruntés en Espagne et au Maroc. Il fallait qu’elle soit suffisamment compacte pour pouvoir être pliée et sanglée sur mon guidon ; après avoir pas mal cherché sur Le Bon Coin, j’ai fini par me résoudre à en acheter une neuve dont je suis super content. Aucun contrôleur ne m’a jamais embêté une seule fois et j’ai toujours trouvé de la place pour ranger mon vélo dans les différents trains. 

Du Morbihan au désert d’Agafay, en passant par l’Andalousie et la ligne 6

Pour le reste de l’équipement, j’avais déjà à peu près tout ce qui est nécessaire quand on part pour un trip en bikepacking : le vélo que j’utilise tous les jours pour emmener mon fils à la crèche, le duvet et le matelas gonflable que je trimballe depuis des années, le cuissard qui protège mes petites fesses depuis belles lurettes etc. J’ai quand même emprunté une sacoche de guidon (16L) plus volumineuse que celle de 8L que j’utilise d’habitude et j’ai ajouté une petite sacoche sur l’une des fourches afin de ranger tout un tas de petits équipements (chargeurs, fric, papiers, carte, bouquin, éclairages, barres de céréales). Je regrette juste de ne pas avoir embarqué une petite clé Allen de 5 qui m’aurait bien servi pour régler mon dérailleur qui a fait des siennes pendant tout le voyage !    

Plus c’est long, plus c’est propre

Au-delà de m’offrir une aventure complètement dingue, c’est quand même la raison n°1 qui m’a motivé à privilégier le train et le vélo. Dans un monde où nous devons tous tendre vers 2 tonnes de CO2 par an et par personnes à horizon 2050, l’A/R en avion m’aurait fait cramer 410 kg pour 4 jours au Maroc… Je veux bien porter des cols roulés et faire sécher mon linge sur un tancarville cet hiver mais ça aurait quand même été un joli défi de rattraper tout ça ! 

Le gravel, c’est la vie

J’avais envisagé pas mal d’autres options : louer un van avec des copains, prendre le bus, attraper un ferry à Marseille… Aucune d’entre elles ne rivalisait avec le train. Visez plutôt le bilan que j’ai fait au retour : 

  • 🚆6500 km en train : 11,1 kg
  • ⛴️ 65 km en ferry : 4,4 kg
  • 🚲 850 km à vélo : 0 kg
  • 🚖 60 km en taxi collectif (j’ai eu un gros coup de mou dans le désert sur la dernière étape) : 1 kg => il y avait 14 passagers !
  • Total : 16,5 kg de C02

Pour info, si j’avais fait Malaga – Tarifa – Séville en covoiturage (à 3 personnes par exemple), cela aurait ajouté 23 kg pour 400 km. La voiture et le train ne jouent vraiment pas dans la même cour ! 

Ah, j’aurais pourtant dit que c’était tout droit !

Plus c’est long, plus c’est bon

Je dois l’avouer, je suis un peu flippé au moment du départ. Ça fait 5 ans que pour moi aventure signifie micro-aventure et qu’en gros, je ne suis pas vraiment sorti de France. A ce moment-là, je réalise que la perspective de me retrouver solo à l’étranger dans des coins reculés ne me fait plus autant rêver qu’il y a quelques années. Je dois me rendre à l’évidence : je me suis un peu embourgeoisé et il est temps de se remettre un petit coup de pied au derrière. Ça tombe bien, toute appréhension a complètement disparu dès les premiers kilomètres à vélo dans les collines d’Andalousie. 

Et là, c’est le drame

La suite n’est qu’une bonne grosse tartine de kiff et j’étais heureux de retrouver le Toucan qui ne se sent jamais aussi vivant que quand une journée au grand air ne se passe pas du tout comme prévu (bisou Alain Delon). Le Maroc tient particulièrement ses promesses d’aventure : des kilomètres de gravel sur des pistes désertes, une patte de dérailleur qui pète en plein désert, un dépannage à moto (le vélo + bibi sur le porte-bagage), une tentative de réparation chez un garagiste-rappeur-youtubeur, une crevaison en pleine nuit, un gendarme qui m’arrête pour faire un Facetime avec son cousin à Clermont-Ferrand, des montagnes de tajines, des litres de thé à la menthe… et au bout du chemin, une fête de l’amour complètement folle.

On est mieux ici qu’en prison

Bref, vous l’avez compris : plus c’est long, plus c’est bon ! Mais vivement que le train soit autant subventionné que le kérosène, bordel. 

Vous en voulez encore ?