Le premier prix de notre concours d’écriture 2026 est attribué à Patrick Evesque pour son récit d’anticipation. Rappel du sujet : « 1er janvier 2046, la loi Écrin entre en vigueur. Votée à la majorité lors d’un référendum citoyen historique, elle encadre désormais la pratique des aventures en pleine nature dans toute la France. »
Vingt ans après la loi Écrin
Un anniversaire
J’écris ces lignes à l’abri d’un vieux pin sylvestre. La pluie tombe doucement sur la toile de mon tarp. Devant moi, une rivière suit son cours sans barrage, sans promenade aménagée, sans éclairage. Elle disparaît dans la forêt comme elle l’entend.
Nous sommes en 2066. Cela fait exactement vingt ans que la loi Écrin a été votée. À l’époque, personne n’était vraiment d’accord sur ce qu’elle était censée protéger. Les écologues parlaient des derniers espaces sauvages. Les amateurs d’outdoor défendaient la liberté de parcourir les territoires. Les élus cherchaient un compromis. Les commentateurs, eux, annonçaient déjà son échec. L’un d’eux avait même proposé, très sérieusement, d’équiper les Zones Écrin de capteurs et de drones, “pour mesurer enfin l’efficacité du sauvage”. On lui a répondu qu’on allait y réfléchir. Vingt ans plus tard, on y réfléchit toujours.
Ils avaient tort.
Parce que la loi Écrin n’a pas seulement protégé des paysages. Elle a protégé quelque chose de plus fragile encore : la possibilité de la rencontre. Avant elle, la nature était devenue un décor. On la photographiait beaucoup. On la parcourait vite. On la consommait parfois avec les meilleures intentions du monde. Chaque sommet avait son parking. Chaque cascade son point photo. Chaque aventure son tutoriel. Le sauvage reculait. Et avec lui reculait une certaine façon d’être humain.
Le droit à l’aventure
Alors la loi Écrin est arrivée avec une idée étonnamment simple : laisser davantage de place au vivant et garantir à chacun le droit de s’y confronter.
Pas le droit au loisir.
Pas le droit au tourisme.
Le droit à l’aventure.
Chaque citoyen a obtenu sept jours par an pour partir dehors. Marcher. Pagayer. Pédaler. Dormir sous les étoiles. Se perdre un peu. Ces jours ne se réclament pas sur une application. Ils se prennent, simplement, et personne ne vous demande de preuve à votre retour. La seule chose qu’on vous demande, c’est de revenir un peu changé. Aucune obligation de performance. Aucune médaille à l’arrivée. Simplement du temps. Du vrai temps.
Les zones Écrin
On a aussi créé les Zones Écrin. Quinze pour cent du territoire national rendus totalement au vivant. Dans ces espaces, les arbres morts peuvent rester debout jusqu’à leur dernier souffle. Les rivières peuvent changer de lit. Les tempêtes peuvent coucher des forêts entières sans qu’une armée de machines ne vienne immédiatement remettre le paysage en ordre. Au début, certains trouvaient cela négligé. Un maire, dans une réunion publique restée fameuse, avait exigé qu’on vienne « nettoyer » une zone humide qui empiétait, selon lui, sur la dignité du paysage communal. On la lui a laissée. Elle abrite aujourd’hui une colonie de hérons que personne n’avait revus depuis plus d’un siècle.
Aujourd’hui, nous appelons cela la confiance. Les résultats ont dépassé tout ce que les scientifiques espéraient. Des espèces sont revenues. Des zones humides ont réapparu. Des forêts ont retrouvé des âges qu’on ne leur connaissait plus. Mais le changement le plus inattendu ne concerne pas les animaux. Il nous concerne, nous.
Une nuit dans les Vosges
Je l’ai compris le jour où j’ai accompagné un groupe d’enfants dans une vallée des Vosges. Nous avons marché sous la pluie toute la journée. Personne ne captait le réseau. Les chaussures étaient trempées. Les mains glacées.
Le soir venu, les nuages se sont ouverts. La Voie lactée est apparue. Je me souviens du silence. Pas celui de la forêt. Celui des enfants. Pendant quelques minutes, aucun n’a parlé. Ils regardaient simplement. Comme si quelque chose d’immense venait de leur être rendu. L’un d’eux a entrepris de compter les étoiles à voix haute, doigts levés une par une. Il en était à cent trente-sept, puis il a perdu le fil : un nuage avait découvert un nouveau pan de ciel, et il ne savait plus s’il avait déjà compté telle étoile ou non. Un peu désespéré, il a demandé si on pouvait “mettre sur pause”, le temps de finir le compte. On lui a répondu que non, ça ne marchait pas comme ça ici. Il a réfléchi un instant, puis a repris son comptage, le plus vite possible, en riant de lui-même.
Ce qu’elle a rendu
La loi Écrin a produit des milliers de moments semblables. Elle a rendu leur dignité aux chemins inutiles. Elle a redonné une valeur au silence. Elle a rappelé que l’inconnu n’était pas un problème à résoudre mais une expérience à vivre. Lorsque je regarde autour de moi, je vois une forêt qui ne m’appartient pas. Je vois une rivière qui n’existe pas pour me distraire. Je vois les traces fraîches d’un animal que je ne rencontrerai probablement jamais.
Et je crois que c’est précisément là que réside la réussite de la loi Écrin.
Elle n’a pas cherché à mettre la nature à notre portée. Elle a accepté qu’une partie du monde nous échappe. Car le sauvage commence peut-être ici : dans ce qui refuse d’être possédé.
Vingt ans après
Vingt ans après son adoption, la loi Écrin est souvent présentée comme une grande
victoire écologique. C’est vrai. Mais ce n’est pas son plus bel accomplissement. Son plus bel accomplissement est d’avoir permis à des millions de personnes de renouer avec l’émerveillement. Et dans un siècle qui avait fini par tout mesurer, tout cartographier et tout prévoir, l’émerveillement était sans doute l’une des dernières terres sauvages à défendre.











