Le deuxième prix de notre concours d’écriture 2026 est attribué à Ludovic Gojon, accompagnateur en montagne, pour son texte de loi Écrin. Rappel du sujet : « 1er janvier 2046, la loi Écrin entre en vigueur. Votée à la majorité lors d’un référendum citoyen historique, elle encadre désormais la pratique des aventures en pleine nature dans toute la France. »
La loi Ecrin, le décret
Pendant des décennies, nous avons cru qu’aimer la nature suffisait à la protéger. Nous avons marché toujours plus loin, toujours plus vite. Nous avons partagé chaque sommet, chaque cascade, chaque coin secret. Nous avons acheté de nouvelles chaussures pour remplacer les anciennes, de nouveaux sacs pour remplacer les précédents, de nouveaux vêtements pour des aventures qui ressemblaient souvent aux anciennes.
Nous pensions célébrer la nature. Nous n’étions toutefois même pas en train de la consommer, mais de la consumer.
Pendant ce temps, les espaces sauvages reculaient. Les animaux se taisaient. Les sentiers s’élargissaient. Les hélicoptères survolaient les vallées. Les lieux les plus fragiles devenaient les plus fréquentés. Alors le monde, contraint de faire face aux réalités écologiques, a dû choisir une autre voie : s’unir pour préserver ce qui est essentiel à notre survie.
La loi Écrin repose sur un principe simple : la nature n’est pas un décor, mais une présence vivante. Et parce qu’elle est vivante, elle a besoin de silence, d’espace et de temps.
SOCLE l – Permis nature
À partir de ce jour, l’accès aux espaces naturels protégés est soumis à l’obtention du Permis Nature. Comme autrefois pour la conduite automobile, la chasse ou la pêche, chaque citoyen doit désormais démontrer sa connaissance des milieux naturels avant de pouvoir les parcourir librement.
Le Permis Nature atteste que son titulaire sait se déplacer sans dégrader un milieu, reconnaître les périodes sensibles pour la faune, comprendre l’impact de sa présence et pratiquer l’aventure avec sobriété.
Les personnes ne disposant pas encore du permis demeurent les bienvenues dans les espaces naturels à condition d’être accompagnées par un guide ou un accompagnateur agréé. L’apprentissage sur le terrain est reconnu comme la meilleure école du respect. Le Permis Nature n’est pas un droit de conquête, mais un engagement de présence.
SOCLE ll – Nul ne possède le sauvage
La loi Écrin reconnaît les espaces naturels comme des biens communs inappropriables. Nul ne peut posséder une montagne, clôturer une forêt ou privatiser un horizon. À compter du 1er janvier 2046, les espaces naturels sauvages ne peuvent plus faire l’objet d’une appropriation privée exclusive.
SOCLE lll – L’écoute du vivant
Dans ces espaces, le silence devient la règle commune. Les enceintes, appareils de diffusion sonore et toute musique amplifiée y sont interdits. Les citoyens sont invités à redécouvrir le bruit du vent dans les arbres, le chant des oiseaux, le craquement de la neige sous les pas et le son de leur propre respiration. Dans les espaces Écrin, les aéronefs de loisirs motorisés sont interdits. Le ciel retrouve sa fonction première : laisser passer les nuages, les oiseaux et le regard.
SOCLE lV – La suffisance
La loi Écrin instaure également le principe de sobriété matérielle. La vente de matériel outdoor neuf destiné à la randonnée, au bivouac et à l’alpinisme est suspendue pour une durée de dix ans. Les fabricants ont désormais pour mission de réparer, reconditionner et transmettre. Pendant longtemps, l’industrie outdoor a cherché à gagner des grammes. La loi Écrin lui demande désormais de faire gagner du temps. Chaque territoire dispose d’ateliers publics permettant d’entretenir, d’échanger ou d’emprunter du matériel. L’humanité possède déjà largement ce dont elle a besoin pour marcher. La loi reconnaît que l’aventure ne dépend pas de l’achat d’un équipement neuf.
SOCLE V – L’héritage des secrets
Afin de protéger les lieux les plus fragiles, la diffusion publique de leur localisation est également encadrée. La publication de photographies géolocalisées dans les espaces Écrin est interdite. Les plus beaux endroits du monde redeviennent des secrets que l’on transmet de vive voix. La loi encourage les récits autour d’une table, les cartes dessinées à la main, les conseils échangés entre générations et les rencontres imprévues sur les chemins. Ce qui est précieux n’a pas besoin de devenir viral.
Horizon d’avenir
La loi Écrin est une loi exigeante. Mais elle n’est pas destinée à durer éternellement. Cette loi n’a pas vocation à organiser indéfiniment la relation entre l’humain et le vivant. Elle constitue une période de transmission et d’apprentissage collectif, destinée à faire renaître un réflexe de préservation qui, demain, n’aura plus besoin d’être inscrit dans la contrainte.
Tous les cinq ans, ses mesures seront réévaluées. Le jour où le respect du vivant redeviendra un réflexe collectif, le jour où l’aventure sera de nouveau synonyme de simplicité, le jour où chacun saura entrer dans la nature comme on entre chez quelqu’un que l’on aime, alors la loi Écrin pourra commencer à disparaître. Car son ambition n’est pas de réglementer la relation entre l’humain et le monde sauvage. Son ambition est de la réparer. Et si elle réussit, alors la nature ne sera plus un espace à visiter, mais une présence à laquelle on appartient.











