Le troisième prix de notre concours d’écriture 2026 est attribué à Romain Lecompte pour son récit à raconter aux enfants au coin du feu. Rappel du sujet : « 1er janvier 2046, la loi Écrin entre en vigueur. Votée à la majorité lors d’un référendum citoyen historique, elle encadre désormais la pratique des aventures en pleine nature dans toute la France. »
A la manière d’une pâquerette
Le feu crépite. Les chamallows, embrochés au bout de pics en bois, caramélisent sous la chaleur des flammes. Le petit groupe installé en rond autour du brasier a le visage heureux, souriant à la gourmandise à venir. Ils sont une dizaine, âgés de 6 à 15 ans. Deux adultes les accompagnent : un homme de 45 ans, surnommé Castor Junior, et un autre qui, vu la ressemblance, ne peut être que son père et doit approcher les 75 printemps.
Derrière eux, les ombres dansent sur deux grandes tables où des adultes de toutes générations parlent fort et rient à gorge déployée. Sous la canopée, dans la pénombre, on aperçoit des baraquements, des installations de bois ; un vrai petit village qui semble communier avec le reste de la forêt.
Les enfants mangent en silence. On entend juste les « humm » d’extase à chaque bouchée. Castor Junior prend la parole :
– Alors, les croquettes, prêts pour l’histoire du soir ?
Entre deux bouchées, Écureuil Frileux, du haut de ses 6 ans, marmonne :
– Est-ce que tu peux nous raconter encore l’histoire pour dire pourquoi on est là, près de la forêt ?
Castor Junior se lève en s’appuyant sur l’épaule de son père. Il ramasse un grand bâton et se racle la gorge.
– Ok, les croquettes, ça me va. Faisons ça !…
Il laisse passer un long silence
– Depuis des décennies, nous, les hommes, avons exploité la nature, l’avons utilisée à notre profit jusqu’à l’annihilation. L’annihilation, c’est la destruction totale, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien… Enfin, presque plus rien.
Castor dessine un petit cercle sur le sol terreux avec son bâton.
– Quelqu’un sait me dire ce que ça représente ?
Tous les enfants, bras en l’air, trépignent pour répondre.
– Vas-y, Écureuil Frileux, dis-moi.
– C’est une graine ! Je sais, c’est une graine !
– Oui, c’est tout à fait ça. C’est une graine. Il y a un an, le président a déclaré qu’il ne voulait plus voir les forêts rétrécir, les parcs disparaître, et les animaux avec. Alors, l’État a décidé d’identifier des lieux très précis où la nature et les animaux étaient encore préservés. Ils ont appelé ces lieux « les Graines ». À partir de ces graines, la loi a demandé à tous les habitants de la France de venir autour de ces derniers bastions de vie animale et végétale pour ré-ensauvager le pourtour.
De la pointe de son bâton, Castor dessine des pétales autour du cercle qui ressemble étrangement à une pâquerette maintenant.
– Chaque pétale est un terrain que nous investissons temporairement pour le nettoyer, replanter, le protéger, le ré-ensauvager. Puis, une fois que nous aurons terminé — Castor trace un second cercle autour des pétales de la pâquerette — on aura créé « le sanctuaire ». Un espace suffisamment grand pour que les animaux prolifèrent de nouveau dans la quiétude, sans aucune interaction avec l’homme. Après la graine, après le sanctuaire, nous créerons ce qu’ils ont appelé « la plaine ». Une couronne ré-ensauvagée autour du sanctuaire qui sera un lieu de rencontre possible et paisible entre l’homme et la nature.
– Et on pourra voir des animaux ? demanda l’un des jeunes assis en tailleur.
– Oui, c’est l’objectif ! La loi explique bien que sans la nature, nous ne pouvons survivre ; sans la société, nous ne pouvons vivre épanouis. Et sans être épanoui, vivre ne sert à rien. C’est pour ça que depuis un an, notre vie est découpée en trois temps : trois mois dans la nature à en prendre soin et à l’aider à se régénérer, puis trois mois à travailler pour la société — le travail des papas et mamans, l’école pour vous — et enfin trois mois de vacances pour que chacun puisse profiter de sa famille, de ses amis, de la nature. Puis on recommence. Ainsi, on profite chaque année de la nature et de vacances à des périodes différentes.
Écureuil Frileux lève le bras et se tortille sur son rondin de bois :
– Et comme ça, quand on va grandir, y’aura plein de forêts, y’aura plein de parcs et on pourra voir plein d’animaux, comme des moutons, des biches et des chevals !
Castor Junior le reprend avec un sourire affectueux :
– Des chevaux ! Oui, c’est bien ça ! Par le passé, on a exploité la nature jusqu’à l’asphyxie. Mais tout ça va changer maintenant. On travaille avec elle et pour elle, pour qu’elle respire de nouveau, reprenne sa place et que chacun ait la chance d’en profiter !
Les yeux des petits aventuriers se remplissent de sommeil. Ils se lèvent et suivent Castor grisonnant et Castor Junior vers leur cabane : un dortoir en bois, sans porte ni fenêtre. Ils s’installent dans leurs sacs de couchage, des odeurs de nature plein les narines, des paysages verdoyants plein les yeux et des aventures à venir plein les rêves.











