Emmanuel Faber : 4 leçons d’un extraterrestre

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J’ai “rencontré” Emmanuel Faber à trois reprises : une première fois en 2014 lors d’un échange avec Pierre Rabhi, en petit comité dans la Drôme. La seconde fois en 2016, en regardant une demi-douzaine de fois son discours à HEC, qui avait fait un sacré barouf à l’époque. Et enfin cette semaine, en lisant Ouvrir une voie, le bouquin qu’il vient de sortir chez Paulsen dans la collection Guérin, quelques mois après avoir été débarqué de Danone. 

Livre ouvrir une voie
Les livres Guérin, rouges comme les chaussettes des montagnards

Je réalise que mine de rien, il fait partie de mes « professeurs de plein vent », comme les appelle Tesson : ces personnes qu’on rencontre furtivement et dont les mots infléchissent le cours d’une vie ou en tout cas montrent une direction à prendre. Voici donc 4 leçons que j’ai retenues de ces 3 moments passés en compagnie d’un extraterrestre, ⅓ Patrick Edlinger, ⅓ Emmanuel Kant, ⅓ Mohammed Yunus. 

Cultiver nos multi-facettes

Lors de ma seule “vraie” rencontre avec Faber il y a 8 ans, je participais avec une cinquantaine d’autres personnes à une expérience incroyable orchestrée par Ticket for Change : pendant une dizaine de jours, nous faisions un tour de France à la rencontre d’acteurs qui cherchaient à construire un équilibre entre performance économique, justice sociale et transition écologique.

Je pourrais écrire un roman sur le Tour Ticket et sur la manière dont il a changé ma vie, professionnelle et personnelle ! Le témoignage d’Emmanuel Faber – dont on venait d’apprendre qu’il était nommé DG de Danone – y a en partie contribué. Ce jour-là, j’ai découvert qu’on pouvait être aux commandes d’un groupe du CAC 40, être passionné de grimpe et de nature, être animé par un feu sacré, et avoir un sens profond de l’engagement et de l’activisme. 

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Y’a du gaz !

Je ne sais pas pourquoi, ça me donne vachement d’espoir de savoir qu’un type qui côtoie les puissants de ce monde se lève régulièrement à l’aube pour aller grimper des parois avant ses réunions aux quatre coins du monde, qu’il part souvent dormir en montagne dans son petit utilitaire VW aménagé, qu’il verse la majorité du montant de ses salaires mirobolants dans un fonds de dotation familial qui sert à soutenir des causes sociétales et surtout qu’il cite Baptiste Morizot en disant que notre lien au reste du vivant est l’une des problématiques les plus urgentes à régler aujourd’hui. J’y vois une inspiration à cultiver nos multi-facettes : aucun d’entre nous ne devrait se laisser définir par son job juste parce que c’est souvent le truc auquel on passe le plus de temps dans la semaine ! Et vous, est-ce que vous avez tendance à trop vous laisser définir par votre travail ? Quelles sont les autres facettes ou les casquettes que vous aimeriez mieux mettre en avant ? 

Trouver notre source

Dans la Drôme, Faber s’était arrêté nous voir avant d’aller passer un week-end de grimpe dans le Vercors. Sa douceur mêlée de détermination et d’une profonde connaissance de soi m’avaient un peu retourné la tête. Ses doutes, sa famille, sa connexion au vivant : il avait abordé ces sujets d’une manière beaucoup plus intime que ce qu’on aurait pu attendre d’un type aux manettes d’un géant comme Danone.

Au niveau de son groupe, son ambition était immense : mettre le profit économique au service de la justice sociale et de la transition écologique. Il avait insisté sur le fait que plus les rêves sont grands, plus il est difficile de les perdre de vue en route (coucou Mark Twain si nous lis), même si un paquet d’obstacles et de tentations de jeter l’éponge surgissent en chemin. Le Tour Ticket avait pour objectif de nous faire accoucher de projets d’entreprises sociales : on a été nombreux à penser à ce moment-là que seuls les plus mégalos d’entre nous tiendraient la distance…

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Hé Manu, tu descends ?

Mais ce que j’ai compris en lisant son dernier bouquin, c’est que les rêves de changer le monde ne sont pas suffisants pour tenir la distance ; il faut surtout trouver sa source, l’endroit où on retrouve l’énergie qu’on a cramé sur le champ de bataille. Pour Faber, c’est la grimpe : sur une paroi, le corps et l’esprit sont au même endroit, ici et maintenant. Il écrit : « ces moments suspendus me ressourcent dans ma capacité à m’engager partout ailleurs ». Et vous, c’est quoi votre source ? Connaissez-vous l’endroit, l’activité ou les personnes qui vous redonnent de l’énergie ? 

Emmerder le statu quo

Faber parle souvent de son frère Dominique, dont la maladie psychiatrique a profondément influencé sa propre vie. Lui, Emmanuel, qui était passé par HEC puis par les meilleures banques d’affaires et cabinets de conseils avant de rejoindre le top management de Danone, aurait pu avoir une existence complètement hors sol, évoluant exclusivement au sein d’une élite coupée de la réalité du monde.

Mais sa relation avec son frère lui a ouvert les yeux sur la précarité et la fragilité ; elle lui a surtout révélé les dangers de la normalité et du statu quo. Aujourd’hui, il se décrit comme un activiste : ce qui le fait lever le matin, c’est de faire avancer le Schmilblik. Environnement, inégalités et bien sûr alimentation : le monde a besoin de chevaliers blancs et Manu répond présent. En grimpe, ne pas avancer c’est renoncer ! 

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Son costard préféré

En tout cas, c’est pour moi l’un de ses messages les plus importants : quel que soit notre job ou notre environnement social, il est indispensable de ne pas s’enfermer dans une bulle où tout le monde partage la même vision du monde. En rencontrant des personnes qui vivent et pensent différemment, on s’offre la possibilité de reconsidérer la “normalité” de certains statu quo et de s’engager pour faire bouger les choses. Et vous, c’est quoi votre bulle ? C’est qui votre Dominique ? 

Jouer collectif

A moins de s’appeler Alex Honnold et de se la jouer solo (avec ou sans système d’assurage…), une paroi s’escalade à plusieurs. Il y a deux manières de procéder : soit on grimpe “en tête”, en mettant en place soi-même le système d’assurage au fur et à mesure de l’ascension, soit on grimpe “en moulinette”, assuré par la corde déjà accrochée au sommet de la voie par le grimpeur en tête.

La première option est bien entendu plus engagée que la première : en cas de chute, le “vol” est plus impressionnant et plus dangereux. Même s’il n’est pas le meilleur parmi ses copains grimpeurs, Emmanuel Faber préfère systématiquement grimper en tête : montrer la direction et prendre des risques, en étant conscient du rôle déterminant du copain qui tient la corde. Sans lui, pas d’ascension ! 

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Manu en tête

Qu’on soit entrepreneur, salarié ou bénévole et qu’on cherche à faire bouger les choses sur une problématique sociale ou environnementale, il faut se poser la question du rôle le plus pertinent qu’on a à jouer pour apporter le changement recherché. Certains sont naturellement doués pour grimper en tête, d’autres sont très forts pour assurer les arrières d’une cordée et créer les conditions nécessaires pour atteindre l’objectif. Et vous, vous êtes plutôt grimpe en tête ou Jo-la-moulinette-assureur-de-compet ? 

Qu’est-ce qu’on fait de tout ça ?

Voilà un article qui vous laisse potentiellement avec un paquet de questions en suspens ! Ne vous inquiétez pas, vous avez toute la vie pour y répondre et comme dit Faber : « on n’a rien de plus beau à offrir au monde que le chemin vers la personne qu’on est amenés à être ». En tout cas, si vous voulez commencer dès aujourd’hui à chercher des éléments de réponse, je vous invite à aller jeter un coup d’oeil aux ressources suivantes :

Géronimo !

Thibaut Labey alias Toucan Loufoque
Co-fondateur de Chilowé
thibaut@chilowe.com

Vous en voulez encore ?