A lire avant d’aller voter

planete illustrée

Cette nuit, j’ai rêvé qu’on était en 2039 et que mon fiston passait le bac. Il sortait sa petite copie double à grands carreaux, en tête de laquelle il écrivait le sujet d’histoire-géo : Comment expliquer que l’urgence climatique n’ait pas été au cœur de l’élection présidentielle de 2022 ? Culpabilité ou impuissance, je ne sais pas de quoi ce rêve était le stigmate. Je sais seulement que si le mandat 2022 – 2027 est à la hauteur de la campagne, l’Histoire retiendra que même après avoir vu Don’t Look Up et lu les rapports du GIEC (celui de lundi dernier nous donne 3 ans pour agir), on aura été de bons électeurs en carton.

Prouvons à Coluche que pour une fois, il était complètement à côté de la plaque

Bien sûr, c’est complètement normal que le prix de l’essence, le système de santé et celui des retraites nous préoccupent. Mais ce n’est pas le plus gros dossier qui attend notre futur Président•e ! La vraie direction qu’elle ou il va devoir insuffler, c’est celle du type de société vers laquelle nous devons tendre pour faire face à la crise du climat et atteindre la neutralité carbone en 2050. Devons-nous aller vers plus de sobriété ou faire confiance à la technologie ? Devons-nous privilégier une gouvernance partagée ou imposer les nouvelles règles par la loi et le règlement ? Ces questions sont à la fois passionnantes et urgentes : il est indispensable de les avoir en tête lors de notre vote de dimanche, afin de voter pour la personne en laquelle nous avons le plus confiance pour y répondre au cours des 5 prochaines années.

Neutralité carbone : kézako ? 

On entend cet objectif dans tous les sens, on sait qu’on doit l’avoir atteint en 2050, mais on a parfois du mal à le définir. C’est pourtant tout simple : dans moins de 28 ans, il faut avoir mis en place les solutions pour capter autant de quantité de CO2 que nous en émettons. L’émission, on sait comment ça marche : les cheminées de nos usines, la fabrication de nos smartphones, le transport de passagers ou de marchandises etc. La captation, elle, peut se faire de 2 manières : de manière naturelle grâce aux forêts et aux sols, ou de manière artificielle grâce à des puits de carbone technologiques qui ne sont pas encore des solutions très matures (bref, ça n’existe pas encore vraiment).

Arbre centenaire forêt
Un puit de carbone qui a sacrément de la gueule… et qui a un peu fait ses preuves  – ©Veeterzy

Pour rendre tout ça aussi concret que possible, l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) a créé 4 grands scénarios qui dessinent des chemins pour atteindre la neutralité carbone en 2050. En les lisant, on prend conscience de l’ampleur des transformations à mettre en œuvre, mais surtout qu’elles ne se feront pas du jour au lendemain… C’est donc dès aujourd’hui que nous et nos décideurs devons nous retrousser les manches ! Chaque scénario dessine des voies assez distinctes qui correspondent à des choix de société vraiment différents. En voici un résumé, pour éclairer notre vote de dimanche.

Scénario 1 : moins mais mieux

Les quatre scénarios s’inscrivent plus ou moins dans une démarche de sobriété : dans tous les cas, pour atteindre la neutralité carbone, il va falloir produire et consommer différemment. Mais le premier scénario est le plus radical en la matière : chacun d’entre nous (les populations les plus privilégiées comme les plus modestes) devrait par exemple réduire d’⅓ le nombre de km qu’il ou elle parcourt chaque année, en réalisant la moitié à pied ou à vélo. Un bon nombre de logements vacants et résidences secondaires seraient transformés en résidences principales et les low techs viendraient largement supplanter les high techs.

Corentin de Chatelperron : la frugalité et les low tech heureuses – ©Sanjit Das

La réduction de la demande énergétique et le respect de la nature sont au cœur du scénario Génération frugale. Le vivant est sanctuarisé comme un tout, auquel appartient l’humanité. Tout cela est très beau sur le papier, mais a un prix : pour atteindre des objectifs aussi ambitieux dans un délai aussi court, la mise en œuvre se fait aussi bien par de profonds changements d’habitudes que par la contrainte. Sommes-nous prêts à soumettre notre consommation et nos modes de vie à de nouvelles interdictions, rationnements et quotas ? À moins que la création de nouveaux imaginaires aide notre société à adopter ces comportements de manière beaucoup plus fluide… Pas sûr qu’on ait besoin d’imposer quoi que ce soit si Mbappe, Léna Situations, McFly ou encore Tibo Inshape montrent le chemin de la frugalité !

> Retrouvez les détails du scénario “Génération frugale”.

Scénario 2 : ensemble on va plus loin

Dans le deuxième scénario aussi, le chemin vers la neutralité carbone implique une transformation profonde de nos modes de vie, à un rythme soutenu. Notre système économique y allie sobriété et efficacité, la consommation de biens et le transport deviennent mesurés et responsables, le partage de la propriété et de la prise de décision se généralisent. Concrètement et en vrac, chacun divise par 2 sa consommation de viande, on cohabite plus, la préservation de la nature est inscrite dans le droit, la fiscalité environnementale devient la norme, le train de nuit et le service public de proximité font leur grand retour.

Une vraie société du partage – ©Broute

Dans cette société du partage, de la coopération et de la proximité, le grand défi est celui de trouver des équilibres, des “voies du milieu”. Les transformations se font dans le cadre d’une gouvernance partagée et de coopérations territoriales. On produit plus de déchets, on consomme plus d’énergie et les puits naturels de carbone sont moins importants que dans le premier scénario… mais on continue à s’enfiler un petit pavé de rumsteack de temps en temps, et l’innovation technologique n’est pas complètement ringardisée, tant qu’elle participe à l’objectif global de neutralité carbone.

> Retrouvez les détails du scénario “Coopérations territoriales”.

Scénario 3 : la tech sauvera le monde

Si vous n’avez jamais cru en cette histoire de sobriété heureuse, vous allez aimer le troisième scénario ! On mise principalement ici sur la technologie pour répondre aux défis environnementaux, pas sur les changements de comportements. Pas besoin donc de trop faire évoluer nos habitudes actuelles : l’innovation se charge de décarboner la production de l’énergie, et nos décideurs ne jurent plus que par les “technologies vertes” ou par le “consumérisme vert” (réservé à une partie de la population qui peut se le permettre).

Saint Elon, montre nous le chemin ! – ©Marca

Ces technologies sont présentes dans tous les domaines (alimentation, logement, mobilité etc.) mais n’apparaissent pas du jour au lendemain et constituent un pari risqué : pendant tout le temps de leur développement, les émissions de CO2 continuent d’augmenter et créent un pic important pendant la période de transition… qu’on n’espère pas trop longue. En tout cas, pour mettre en œuvre tous ces chantiers, les data centers continuent de tourner et voient leur consommation multipliée par 10 entre 2020 et 2050.

> Retrouvez les détails du scénario “Technologies vertes”.

Scénario 4 : vers l’infini et au-delà

Ici, on garde les bonnes vieilles habitudes : consommation de masse, alimentation carnée, constructions neuves et artificialisation des sols, augmentation des mobilités (+28% par personne), asservissement de la nature, internet des objets, intelligence artificielle et tutti quanti. Tout ça continue à avoir un fort impact sur l’environnement, mais on se fait confiance pour trouver les moyens de réparer les dégâts causés aux écosystèmes. Vive la vitesse et l’innovation, au diable les grenouilles et les papillons qui empêcheraient nos mégalopoles de continuer à grandir !

Comme une impression que tout ça finirait par ressembler à Blade Runner 2049

Mais alors, comment fait-on pour atteindre la neutralité carbone ? Car on le rappelle, il ne s’agit pas de compenser en plantant quelques arbres ; l’objectif est de créer les conditions pour que le CO2 émis dans l’atmosphère soit capté quelque part. Avec les forêts et les sols (puits naturels) qui disparaissent comme peau de chagrin, la solution vient des puits de carbone artificiels. On ne sait pas encore à quoi ça ressemblera, mais le principe sera sans doute assez simple : une usine pour capter le CO2 et un forage pour enfouir tout ça très profond dans le sol… Ça nous achètera un peu de temps pour préparer la migration sur Mars !

> Retrouvez les détails du scénario “Pari réparateur”.

Y’a plus qu’à !

Ces scénarios soulèvent donc un paquet de questions auxquelles le prochain occupant de l’Elysée devra rapidement s’attaquer. Dans quelle mesure sommes-nous capables d’adopter la sobriété dans notre mode de vie et de consommation ? A quel point faisons-nous confiance en la technologie pour atteindre l’objectif de 2050 ? L’industrie française peut-elle être à la fois sobre et compétitive ? Quelle part de protéines animales voulons-nous dans notre alimentation ? Etc, etc.

« Arrêtez la bavette, mangez des pommes ! » – ©AFP

Après 2022, il restera 5 élections présidentielles jusqu’à 2050. Celui qui exercera le mandat 2022 – 2027 donnera une direction que son successeur ne pourra négliger, en montrant que, comme l’a écrit le GIEC cette semaine, agir pour le climat coûtera moins cher que de continuer le business as usual. Pas besoin de vous faire un dessin : je ne sais pas quel scénario vous privilégiez et j’ai essayé d’être le moins partisan possible (je ne sais pas si j’ai réussi) mais je vous invite à voter dimanche pour un candidat en qui vous avez confiance pour insuffler cette direction pendant les 5 prochaines années. Vive la micro-aventure, vive la France !

Vous en voulez encore ?